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Nicaragua : aujourd’hui, c’est hier, au multiple

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aut_6179BisAprès plus de deux mois de fauchage de vies, le compte est de près de 300 tués, abattus par des tireurs d'élite, exécutés d'un coup de feu dans la nuque, fusillés par des paramilitaires. Et les blessés atteignent 1500.

L'après-midi du 23 juillet 1959, dans une rue de León , eut lieu le massacre d’ étudiants dont je suis un survivant et qui a marqué ma vie à jamais, commis par des soldats de l'armée de la famille Somoza.

Le siège du FSLN, occupé par des manifestants à Diriamba, à 40 km de Managua, le 14 juin. MARVIN RECINOS (AFP)

C'était une manifestation de protestation, et nous nous retirions déjà vers l'université quand les grenades lacrymogènes ont éclaté, et aux premiers tirs des fusils j’ai commencé à courir. Je me suis précipité vers la porte de service du restaurant El Rodeo. Je l'ai poussée, et elle a cédé. On entendait le cliquetis d'une mitrailleuse suivis des tirs des fusils Je suis monté au deuxième étage. Il y avait trois fillettes dans un lit, terrifiées, en compagnie d'un employée. "Nous sommes seules ici", m’a dit la femme, avec une voix tremblante.

Dans mon inconscience totale, je me suis accoudé au balcon et j'ai vu les soldats sur trois rangs : debout, à genoux et allongés sur le sol, avec leurs fusils fumants. Celui qui servait la mitrailleuse, allongé sur le trottoir du coin. Sur les pavés, les corps éparpillés. Quelqu'un me criait : « Une ambulance ! Une ambulance ! »

J'ai demandé à la femme s'il y avait un téléphone. Ils n'en avaient pas. Un prêtre a béni un homme blessé. C'était un Américain, comme je l'ai appris plus tard. Je crois me souvenir qu'il s'appelait Kaplan. À ce moment-là, j'ai entendu la sirène d'une ambulance, mais les soldats n'ont pas voulu la laisser passer. Fernando Gordillo, mon ami, enveloppé du drapeau nicaraguayen, marchait au milieu de la rue, offrant sa poitrine au peloton.

Le souvenir de Fernando marchant enveloppé dans le drapeau me semble être un rêve. À ce moment-là, le peloton a commencé à battre en retraite en formation, sans se retourner, vers la caserne à un bloc de distance. Erick Ramirez, mon voisin d’amphi en première année de droit, était allongé dans la rue. Il avait un trou dans le dos. Je me suis agenouillé à côté de lui pour lui dire qu'on aller l’emmener à l'hôpital. Quand je l'ai retourné, j'ai vu que sa poitrine était déflorée par une balle.

Nous avons emmené les blessés et les morts dans des taxis et des véhicules privés jusqu'à l'hôpital. Là-bas, la confusion était grande. J'ai découvert Erick sur l'un des marbres, et Mauricio Martinez, également camarade de fac, sur un autre. Nous étions tous les trois assis au premier rang, nous avions tous les trois 17 ans, et maintenant ils étaient tous les deux nus sur marbre, sous le jet d'un tuyau qui les lavait.... Comment comprend –on ce truc de la mort à dix-sept ans ? Ils ont également lavé les corps de José Rubí et Erick Saldaña, étudiants en médecine.

Un groupe d'entre nous s'est rendu à Radio Atenas pour lancer un appel à des dons du sang. Une patrouille dirigée par le lieutenant Villavicencio, également camarade de fac, est entrée dans le studio avec l'ordre d'arrêter la transmission des appels. La nouvelle du massacre pouvait pas être être divulguée, ni même pour demander du sang.

Nous sommes retournés à l'hôpital et à la porte, nous avons trouvé une caravane de six ambulances de l'hôpital militaire envoyée par le président Luis Somoza de Managua. Les médecins étaient en blouses amidonnées, les infirmières dans des uniformes d’un blanc immaculé. Dans la première ambulance, l'archevêque Gonzalez y Robleto voyageait à côté du chauffeur.

Une foule d'étudiants, furieux du cynisme de la dictature, a empêché les médecins et les infirmières de descendre, puis a commencé à pousser les ambulances pour les renverser. Je n'oublie pas le visage terrifié du vieil archevêque derrière la vitre. Trois ans plus tôt, il avait décrété des funérailles de "prince de l'église" pour le vieux Somoza, fondateur de la dynastie.

Le président des étudiants les a ramenés à la raison. Finalement, les ambulances ont pu rebrousser chemin vers Managua. À minuit, nous avons transporté les quatre cercueils en procession jusqu'au grand amphi de l’université.

Vers l'aube, Rolando Avendaño, un étudiant en droit, m’ a proposé de faire un journal consacré au massacre. On a récupéré de vieilles machines à écrire, et on s'est mis au travail au petit matin. Il a été imprimé clandestinement dans une imprimerie, et avant midi, il circulait avec ses gros titres rouges.

Il y a eu quatre morts et plus de 70 blessés cet après-midi-là. Aujourd'hui, après plus de deux mois de fauchage de vies, le compte est de près de 300 tués, abattus par des tireurs d'élite, exécutés d’une balle dans la nuque, abattus par des paramilitaires à partir de véhicules en mouvement, brûlés vifs à l'intérieur de leurs maisons, voire même des bébés encore au sein. La grande majorité d'entre eux sont jeunes et il y a au moins 25 jeunes de moins de 17 ans. Comme nous alors. Et les blessés atteignent 1500.

Aujourd’hui, c’est hier, au multiple.

Fresque en hommage aux martyrs du 23 juillet 1959 à León :"Le Nicaragua sera libre, tant qu'il aura des enfants qui l'aiment" ((Augusto Sandino)

Sergio Ramírez

Original: Nicaragua: Ayer es hoy, multiplicado

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 25 juillet 2018


 

 
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