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Comment les arbres peuvent sauver le monde

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aut_6052BisLes terres fertiles meurent, la biodiversité s’effondre, le climat se réchauffe. Or, les arbres enrichissent la terre, protègent la biodiversité et absorbent le carbone. En intégrant les arbres au coeur des cultures, l’agroforesterie pourrait même tripler le revenu des pays les plus pauvres. C’est en tout cas ce que nous assure Pierric Jammes, co-fondateur de PUR Projet, entreprise sociale qui promeut l’agroforesterie dans le monde et récompense ce mercredi 18 avril les lauréats français du concours « Arbres d’avenir ».

« Il est temps d’accélérer la démocratisation de l’agroécologie. » L’appel vient du directeur général de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), José Graziano da Silva, et a été lancé le 5 avril en clôture du 2ème Symposium international sur l’agroécologie. Présent sur place, le ministre français de l’Agriculture Stéphane Travers a joué les bons élèves en promettant de « multiplier par dix » le nombre d’exploitations engagées dans l’agroécologie.

Cet engouement jusque dans les plus hautes sphères politiques pour un concept aussi complexe à définir est un vrai signe d’espoir pour la planète. Du moins, si l’on ose croire à ses nombreuses promesses : préservation des sols, protection de la biodiversité, lutte contre le réchauffement climatique… Là où l’agriculture était source de tous les maux dans sa version intensive, elle se transforme en solution par les vertus de l’agroécologie.

S'inspirer de la nature

En plus de l’idéal de l’agriculture biologique (cultiver sans intrants ni produits phytosanitaires issus de la pétrochimie), l’agroécologie permet de « concevoir des systèmes de production qui s’appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes », peut-on lire sur le site du ministère de l’Agriculture. Dit autrement, par « la recherche de complémentarité entre les espèces » en s’inspirant des échanges réciproquement profitables observés entre plantes, animaux, champignons et autres être vivants, l’agroécologie tire parti de la nature tout en la préservant et « va chercher à intégrer dans sa pratique l’ensemble des paramètres de gestion écologique de l’espace cultivé, comme l’économie et la meilleure utilisation de l’eau, la lutte contre l’érosion, les haies, le reboisement… », explique l’association Colibris


Ce mercredi soir, à Paris, c’est une sous-branche de l’agroécologie qui est à l’honneur : l’agroforesterie, qui vise à intégrer les arbres au sein des cultures. Le concours « Arbres d’Avenir » récompense pour sa seconde édition 25 agriculteurs engagés en France dans l’agroforesterie. Et va leur permettre de planter quelques 50 000 arbres. Organisé par PUR Projet, Fermes d’Avenir, Blue Bees, AccorHotels et CDC Biodiversité, le concours permet également aux lauréats de se partager une dotation de 250 000 euros.

On a profité de l’occasion pour échanger avec Pierric Jammes, directeur général et co-fondateur de PUR Projet, entreprise sociale qui accompagne les entreprises dans l’engagement pour le climat et la lutte contre la déforestation. Il nous a expliqué comment les arbres pouvaient protéger l’environnement, multiplier les revenus des petits paysans et pourquoi il y avait urgence à passer à l’échelle supérieure.

Usbek & Rica: Qu’est-ce qui rend l’agroforesterie si intéressante pour les cultures ?

Pierric Jammes, co-fondateur et directeur général de PUR projet

Pierric Jammes: L’arbre permet d’abord d’exploiter la verticalité, les différentes strates du sol. Dans un champ conventionnel de blé, la culture puise chaque année ses nutriments dans les 30 cm supérieurs du sol, celui-ci s’appauvrit, on compense en mettant toujours plus d'engrais et on entre dans un cercle vicieux. Dans un sol avec un arbre, celui-ci fait office de pompe à nutriment. Ses racines vont les puiser plus profondément, les redistribuent par la décomposition des racines, la chute des feuilles et l’arbre enrichit le sol en créant une litière végétale. On peut optimiser la verticalité du sol avec des cultures puisant les nutriments à des profondeurs différentes : des fraisiers au-dessus, puis du blé et un noyer plus en profondeur par exemple. L’arbre permet aussi de décompacter le sol, apporte de l’ombrage, de la biodiversité…

Justement, des scientifiques alertent régulièrement sur l’effondrement de la biodiversité, à l’échelle mondiale ou au niveau local, avec par exemple la perte en 15 ans d’un tiers des oiseaux des campagnes françaises. Ils évoquent l’intensification de l’agriculture comme cause probable du phénomène. L’agroforesterie peut être une réponse à cet effondrement ?

Les arbres sont des hôtes importants de la biodiversité, ils accueillent des bactéries, des champignons, des insectes, des oiseaux voire des animaux plus gros. La biodiversité y est surtout plus forte si on mélange des espèces d’arbres, car il ne s’agit pas de passer de monocultures à une forme de biculture, il faut aussi une biodiversité de l’habitat.

« Cette biodiversité est essentielle pour la résilience des systèmes agricoles »

L’érosion des sols est un autre problème majeur. La désertification menace 40 % des terres émergés selon le Comité scientifique français de la désertification. Là aussi, l’agroforesterie apporte une réponse ?

L’érosion des sols est absolument phénoménale, y compris en France. On ne le voit pas car il y a des cultures par-dessus mais on les fait pousser sur du désert, sur une terre stérile, grâce à des produits chimiques. Des dizaines de tonnes de terre disparaissent à cause du vent en France. La pluie et le ruissellement de surface érodent aussi les sols. Au Pérou, nous avons mesuré une perte de près de 60 tonnes de terre par hectare en un an sur des sols nus !

Les arbres peuvent briser le vent et la pluie. Il faut envisager l’agroforesterie à l’échelle du territoire ou d’un bassin-versant. Des haies ou des rangées d’arbres ou des zones boisées permettent de stabiliser le sol, aussi bien autour des parcelles qu’à l’intérieur.

 « Transformer l’ensemble des parcelles agricoles en agroforesterie pourrait être une solution pour régler le problème .climatique »

On connaît aussi l’effet épurateur des arbres, très utile pour filtrer l’eau. C’est pourquoi on place des rangées d’arbres le long des cours d’eau pour pomper les excès d’engrais , de phosphates et de nitrates qui partent avec l’écoulement superficiel ou interne des sols.

Il y a aussi une bioaccumulation de métaux lourds possible dans les arbres, qu’il ne pourra pas forcément dégrader, mais qu’il permet au moins de stocker sur une longue période. Enfin, l’eau elle-même est mieux régulée par l’arbre. Elle est absorbée, réduit le risque d’inondation lors de fortes pluies et permet de maintenir un sol plus longtemps humide lors de saisons sèches. À condition bien sûr de planter un arbre adapté à l’écosystème, pour restaurer le bon équilibre. Si l’on plante un eucalyptus dans le désert, il va forcément pomper trop d’eau et déséquilibrer le milieu.

Mais l’enjeu n’est pas seulement de préserver les papillons et les beaux oiseaux pour les promeneurs. Cette biodiversité est essentielle pour la résilience des systèmes agricoles. Apporter des prédateurs naturels permet de contrôler certains ravageurs qui feraient sinon énormément de dégâts en monoculture. La biodiversité apporte certes aussi d’autres ravageurs, mais dans une forêt il n’y a pas de maladie de grande ampleur parce qu’il y a un équilibre parfait entre toutes les espèces. On ne peut pas retrouver cet équilibre en agriculture, mais on peut essayer de s’en approcher.


D’après le programme international « 4 pour 1000 », augmenter de 0,4 % les stocks de matière organique des sols suffirait à compenser l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre de la planète. L’agroforesterie peut jouer un rôle dans cet objectif ?

Les arbres fixent le carbone dans leurs racines, leurs branches et la litière forestière qu’ils créent. Ça pourrait être une solution suffisante pour régler le problème climatique si l’on transformait l’ensemble des parcelles agricoles en agroforesterie…

Une parcelle de blé conventionnelle stocke 20 à 30 tonnes de carbone par hectare. En agroforesterie, c’est jusqu’à 100 tonnes par hectare. Plus la réintégration de carbone dans le sol qui est plus dure à comptabiliser, mais estimée aux alentours de 30 à 40 % en plus. L’impact peut être vraiment massif.

« Un arbre coûte entre 2 et 6 euros et va générer jusqu’à 16 euros de services écosystèmiques et sociaux par an »

À vous entendre, l’agroforesterie n’a que des avantages… Lui manque-t-il une incitation économique pour être davantage pratiquée ? Maxime de Rostolan nous expliquait plaider pour rémunérer le « triple capital » généré par l’agriculture : financier, humain et naturel.

Nous avons fait un travail d’évaluation en compilant des centaines de publications. Un arbre coûte entre 2 et 6 euros à planter et entretenir, et va générer jusqu’à 16 euros de services écosystèmiques et sociaux par an. Ce n’est pas le cas partout, évidemment. Mais le problème est qu’on ne sait pas aujourd’hui valoriser ces services rendus.

Personne n’est prêt à rémunérer les fermiers pour leur rôle dans la gestion des écosystèmes. La seule chose qu’on arrive à monétiser aujourd’hui, c’est le carbone. Mais celui-ci ne représente que 50 centimes sur les 16 euros de services rendus. On sous-estime complètement la valeur écosystèmique de l’arbre. Ils fournissent un retour sur investissement de 67 %, certes partagé entre le fermier, sa famille, les citoyens… mais peu de produits aujourd’hui peuvent afficher un taux pareil.

En attendant un renversement des logiques de rémunération, l’agroforesterie peut-elle générer un revenu agricole suffisant pour inciter les agriculteurs à aller vers la transition ?

On a mesuré un doublement voire un triplement des revenus lorsque des arbres et leur valeur étaient intégrés à l’activité. Il n’y a pas de triplement de revenu en France évidemment, mais pour les 3 millions de petits producteurs dans le monde, les bénéfices sont nombreux.

La culture est plus productive en agroforesterie pour les raisons déjà évoquées. L’arbre est aussi lui-même source de revenus soit par les fruits qu’il produit soit par l’exploitation du bois, surtout dans les milieux tropicaux où les arbres poussent plus vite. En diversifiant ses sources de revenus, un producteur est plus résilient et moins victime des fluctuations des prix du marché. Et il y a enfin de nombreux coûts évités en sortant des engrais et produits phytosanitaires dont l’utilisation pousse à augmenter les doses avec le temps et crée des mécanismes d’endettement.

« Il faut que le fermier soit intéressé, aime son arbre, l’intègre à son design, sinon ça ne marche pas »

Vous évoquiez les mécanismes monétaires incitatifs liés au carbone. PUR Projet supervise des projets REDD+ (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) qui confèrent une valeur financière aux forêts sous forme de « crédits carbone », au nom de leur potentiel à capter le carbone, pour inciter à les préserver et lutter contre la déforestation. Plusieurs ONG dont les Amis de la Terre dénoncent cette possibilité pour les entreprises de s’acheter un « droit de polluer » et alertent sur les effets pervers d’un mécanisme qui exproprie les populations locales et les prive de leurs ressources forestières. Monétiser la nature pour la sauver et la soumettre au jeu du marché et de la spéculation ne risque-t-il pas d'être contreproductif ?

On peut soit faire le constat que le marché ne fonctionne pas et choisir de faire la révolution, soit accompagner la transition dans le cadre existant, de la meilleure manière possible. Nous ne sommes pas particulièrement favorables aux fonds d’investissements qui génèrent des milliards de dollars avec des choses complètement déconnectées du monde réel. Mais s'ils peuvent le faire en favorisant des systèmes durables et respectueux de la nature et de l’homme, c’est toujours ça de pris.

 

Pompe à nutriments, aération des sols, protection de la biodiversité, limitation de l'érosion des sols... Les arbres autour des champs offrent de nombreux avantages. (cc) John Westrock / flickr.

Nous travaillons toujours en direct avec les fermiers, on ne passe pas par les gouvernements. Notre philosophie est de toujours partir des pratiques participatives, des besoins des fermiers, pas d’un extérieur qui va dire où il faut stocker le carbone chez vous. Pour l’agroforesterie, il faut que le fermier soit intéressé, aime son arbre, l’intègre à son design, sinon ça ne marche pas.

« En Europe, les arbres ne sont considérés que comme des gênes au passage de la moissonneuse-batteuse »

Quel est le plus gros frein selon vous, dans cette transition de modèle que vous promouvez ?

En France et en Europe, ça fait des décennies que les arbres ne sont considérés que comme des gênes au passage de la moissonneuse-batteuse. Même en Turquie, les fermiers très pauvres sont abreuvés par le discours de l’agriculture conventionnelle. Il faut travailler sur l’éducation, la formation, la sensibilisation, mais c’est une diffusion des bonnes pratiques qui prend du temps.

« Les taxes et les subventions sont le meilleur moyen d’aller vite »

C’est beaucoup plus facile à promouvoir dans les pays pauvres ou tropicaux où les fermiers sont plus proches de la nature et ont été convertis plus récemment au conventionnel : ils ont encore des souvenirs de leurs parents qui profitaient des bénéfices des arbres. En Colombie, les agriculteurs peuvent constater tout de suite lorsqu’une sécheresse épargne les terrains qui possèdent des arbres. 

Vous dites que la sensibilisation prend du temps, mais les défis environnementaux sont urgents. Comment faire pour passer à l’échelle supérieure rapidement ?

Ce n’est pas évident face à l’ampleur des terres dégradés et à la pression des lobbys de la pétrochimie qui promeuvent partout avec force les usages des produits phytosanitaires. Les taxes et les subventions sont le meilleur moyen d’aller vite. Ces subventions existent : il y a aujourd’hui des milliards d’euros qui subventionnent le modèle conventionnel, pour l’achat des machines notamment. Et qui entretiennent un système qui génère de l’endettement.

On croit à la valeur de l’exemple. Quand ça marche vraiment sur le terrain, les pratiques font tâche d’huile, surtout dans les pays en développement où les gens se parlent plus, échangent, et où les cultures poussent plus vite. Changer les consciences est plus long et difficile en Europe. Les familles ont souvent fait des investissements massifs dans un système de production qu’ils ne peuvent pas changer du jour au lendemain. Mais ça marche malgré tout, surtout si l’on favorise les dynamiques de groupe, les réseaux, les coopératives. Tout cela donne de la visibilité, dont l'agroforesterie a grandement besoin. 

Vincent Lucchese

Source : Tlaxcala, le 23 avril 2018

 

Traductions disponibles : Italiano 

Publié par Usbek&Rica


 
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