REDHER - La pluma
Accueil Articles Droits Humains Violations des DH


Contre-enquêtes sur des crimes d’État : le travail de l'agence Forensic Architecture

Envoyer Imprimer PDF

aut_1366BisÀ la jonction de l’architecture, de la topographie, de l’expertise judiciaire et à la croisée de l’art et de la politique, l’agence Forensic Architecture, fondée par Eyal Weizman, reconfigure l’activisme des droits humains et la contre-investigation sur les crimes d’État.

Quand des architectes, des réalisateurs, des ingénieurs du son, des graphistes et des artistes inventent une nouvelle discipline pour reconfigurer la politique des droits humains et redéfinir les notions de preuve et de crime d’État, cela prend le nom de « forensic architecture ».

L’agence Forensic Architecture a ainsi inventé une discipline innovante de recherche scientifique et artistique et d’action politique. Et ces dernières années, elle a mis sur pied de nouvelles méthodes de recherche pour entreprendre des investigations dans le domaine des droits humains et des abus commis par des États ou des entreprises.

Le groupe produit des preuves pour des tribunaux internationaux, des organisations non gouvernementales ou même l’ONU. Il utilise les moyens de l’archéologie, de l’architecture, de la reconstitution sonore ou visuelle, pour cartographier des destructions d’habitations bédouines dans le désert du Negev, reconstituer une fusillade dans les territoires occupés, détailler une frappe de drone sur un bâtiment au Pakistan, reconstituer virtuellement un centre de détention secret en Syrie à partir des souvenirs de survivants, ou encore enquêter sur la violence environnementale et le changement climatique au Guatemala.

La « forensic architecture », ou en français « l’architecture d’investigation », répond plus particulièrement à l'urbanisation de la guerre. La plupart des gens qui sont tués dans les guerres civiles meurent en effet à l'intérieur des bâtiments et ces derniers peuvent devenir des preuves pour le type de violence qui est infligé à la ville et à ses habitants.

Forensic Architecture cherche ainsi à constituer les paysages et les bâtiments en « capteurs » politiques, en « diagrammes des champs de force qui s’exercent autour » d’eux et en « outils d’investigation » au service des droits humains, notamment en situation de guerre et de conflits.

En observant les crimes d’État d’un point de vue citoyen, en mobilisant un savoir aussi bien topographique, balistique que sonore ou architectural, Forensic Architecture est donc emblématique de la manière dont la vérité, appuyée notamment sur des outils numériques, peut devenir une arme au service des citoyens.

Eyal Weizman vient de signer un ouvrage richement documenté et passionnant, aussi bien théoriquement qu’empiriquement, qui restitue le travail effectué par Forensic Architecture depuis des années. Il s’intitule Forensic Architecture. Violence at the Threshold of Detectability et est publié par les éditions Zone Books.

Il avait auparavant publié, parmi d’autres, deux livres importants, The Least of All Possible Evils. A Short History of Humanitarian Violence (Verso, 2011, 2017) et Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation (Verso, 2007), dont un chapitre avait été traduit en français aux éditions La Fabrique sous le titre À travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine (2007). Entretien.

Pourquoi avez-vous choisi le terme « forensic » pour désigner à la fois votre activité et l’agence que vous avez fondée ?

Eyal Weizman : Parce que je vois dans ce terme à la fois des problèmes et des potentialités. Le problème principal est que l’activité recouvrée par ce terme de forensics, telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée, est un moyen pour les États, les polices ou les agences gouvernementales de superviser et surveiller leurs populations.

Mais historiquement, l’origine du terme désigne quelque chose de très différent. Alors que « forensics » désigne désormais le recours à l’expertise scientifique dans la sphère juridique, le mot vient de forensis, un terme qui, en latin, renvoie à la place publique, au fait d’amener une question ou une réclamation jusqu’au forum. Il exprime donc une pratique politique. Pour nous, le technico-légal (forensics) ne peut pas se passer de la mise en question publique (forensis).

Je pense qu’il est nécessaire d’arracher ce mot de la gueule de la bête et de s’en servir comme d’un terme appartenant au vocabulaire de la société civile et à la contre-investigation.

Je suis bien conscient que ces deux termes, « forensics » mais aussi « architecture », nous parviennent avec une connotation autoritaire. Ces deux mots, mis ensemble, peuvent même ressembler à un vrai cauchemar.

Mais je pense que mettre ces deux mots ensemble permet aussi de déstabiliser chacun d’entre eux. « Forensics » exige des architectes qu’ils deviennent des investigateurs et des figures publiques prenant part aux débats publics. Et « architecture » exige des experts en crimes qu’ils s’intéressent aux lieux et à l’environnement des crimes. Cela permet de s’intéresser à la manière dont les choses se sont effectivement déroulées, à reconstruire le parcours qui a mené du pistolet à la pièce où le coup a été tiré.

Est-il possible de combler l’avance que les États peuvent avoir pour de telles expertises et analyses technico-légales ?

En tout cas, nous devons essayer. Il me paraît absolument essentiel de bâtir des moyens de contre-investigation, d’au moins deux façons. D’abord, la contre-investigation consiste à connaître les moyens de surveillance des États pour pouvoir se camoufler. Le camouflage, tel que je l’entends, ne désigne pas seulement celui peint sur les uniformes ou les blindés de la Seconde Guerre mondiale.

La technologie de camouflage la plus importante aujourd’hui est celle qui vise à se protéger de l’œil des machines qui nous entourent et des algorithmes, notamment ceux qui cherchent à développer la reconnaissance faciale, grâce à des caméras de surveillance. On a ainsi pu voir des migrants brûler ou lacérer leurs empreintes digitales pour éviter de pouvoir être identifiés. À l’origine, la contre-investigation (« counter-forensics ») constitue donc une façon d’entraver la collecte de signaux par les États.

Mais la contre-investigation désigne aussi la tentative de combler l’écart entre les moyens d’information dont disposent les États et les grandes sociétés et ceux dont disposent la société civile et les citoyens. Nous devons, pour cela, à la fois développer des outils spécifiques, et savoir utiliser les outils qui existent déjà, et qui étaient autrefois accessibles seulement aux États, par exemple les images satellites. Il faut, pour cela, combiner un certain esprit journalistique avec une démarche propre aux groupes de défense des droits humains ou des activistes politiques.

Mais la difficulté est que l’investigation (forensics) opère dans trois domaines. Le premier est l’espace (field) où le crime a eu lieu, le deuxième est le laboratoire (lab) où l’information est traitée et le troisième est le forum, où les choses sont montrées et présentées.

Le technico-légal étatique et gouvernemental va, de manière constante, chercher à conserver son avance et ses avantages dans ces trois domaines. Par exemple, le cordon qui entoure une scène de crime est une manière d’exclure quiconque est jugé illégitime par l’État de l’endroit où le crime a été commis. Cela transforme le territoire où le crime a été commis en zone de souveraineté étatique exclusive, sans autre regard que le sien, celui de ses experts ou techniciens.

Dans le laboratoire, l’avantage de l’État est lié, depuis le tournant technico-légal du début du XXe siècle initié notamment grâce aux travaux du criminologue français Alphonse Bertillon, à l’idée que l’État doit voir et savoir plus et mieux que les individus qu’il poursuit. Ce différentiel est ce qui permet d’inculper les criminels, parce que vous maîtrisez les archives, les données, les signaux, les visions, les optiques…

L’avantage des États, pour ce qui concerne le forum, est un contrôle complet du protocole de présentation : qui peut s’autoriser à parler des faits et qui en est empêché ?

La contre-investigation doit donc être en mesure de briser ces trois monopoles. Elle doit ainsi d’abord être capable de franchir le cordon de police. Quand il y a une guerre à Gaza et que je devrais m’y rendre, l’État israélien ne va pas me permettre d’y aller. Il y a, en cas de guerre à Gaza, un cordon policier tout autour de la zone de crime qu’est la bande de Gaza. Ni les ONG, ni les enquêteurs de l’ONU, ni les groupes de la société civile ne peuvent franchir ce cordon étatique.

Lire la suite

Joseph Confavreux

Source : Tlaxcala, le 18 mars 2018

Publié sur Mediapart

 
Plus d'articles :

» Inde : une éolienne moins chère qu'un Iphone pour assurer l'autonomie d'un ménage

Une startup indienne est sur le point de mettre en vente une éolienne à un prix inédit tant il est peu élevé (670€). Le projet pilote, récompensé à plusieurs reprises pour son caractère durable, social et innovant, donne aux citoyens un...

» Retirez l'invitation au président mexicain Enrique Peña Nieto aux commémorations du 14 juillet 2015

Lettre de la communauté mexicaine en France, et des soussignés, adressée à Monsieur François Hollande, Président de la République, et Monsieur Laurent Fabius, Ministre des Affaires Étrangères

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Gracias, pero con Cialis soft intentaron sin embargo, lo que los medicamentos como el Viagra comprar-cialis.net

Les dossiers brûlants d'actualité

 

Éditorial La Pluma n ° 1: À tou.tes

Nous avons des ennemis. Certains d'entre eux ont tenté de faire disparaître notre site le 27 mars. Cette attaque malveillante a été rejetée par nos fournisseurs de serveur. Nul doute que ces enne...

 

Venezuela: la parole au Pouvoir constituant originel, le peuple !

« Dans le silence pas du mouvement, notre cri est pour la liberté » Graffiti quartier San Antonio, Cali , Colombie » La Pluma.net apporte son appui inconditionnel à la Révolution boli...

 Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Il existe dans le cœur de l'Amérique un refuge humain enlacé à trois cordillères, bercé par d'exubérantes vallées, des forêts touffues, et baigné par deux océans... Lire / Signer manifeste
Uno Levitra Professional es de los MEDICAMENTOS mas Comunes comprar levitra en-linea

Compteur des visites

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui14203
mod_vvisit_counterHier16662
mod_vvisit_counterCette semaine65006
mod_vvisit_countersemaine précedente98905
mod_vvisit_counterCe-mois-ci289037
mod_vvisit_countermois précedent485122

We have: 219 guests, 1 members online
Ton IP: 54.196.38.114
 , 
Aujourd'hui: 18 Juil 2018