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Tunisie : janvier, le mois des révoltes logiques

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aut_2BisC’était à prévoir, c’était prévu et c’est arrivé : la Tunisie d’en bas a explosé lundi 8 janvier.

Aux quatre coins du pays, des jeunes marginalisés ont attaqué des postes de police, des supermarchés, des sièges de l’autorité –recettes des finances, municipalités, gouvernorats – et bloqué des trains, et se sont heurtés aux policiers et militaires, qui ont fait un usage généreux de gaz lacrymogènes.

Un homme de 43, Khomsi Yafreni, a été tué à Tebourba lundi soir et ses funérailles mardi ont donné lieu à de nouveaux affrontements. Le ministère de l’Intérieur a démenti qu’il ait été tué par les forces de l’ordre. 237 « casseurs » ont été arrêtés . La réaction du gouvernement et des médias officiels a été lamentablement unanime : il ne s’agit pas de protestations, mais d’émeutes déclenchées par des voyous et des bandits. « On ne proteste pas la nuit », a été la sentence émise par le Premier ministre Youssef Chahedh, qui a promis que « 2018 serait la dernière année difficile pour la Tunisie ». On aimerait bien le croire.

Le feu qui couvait a été déclenché par l’entrée en vigueur de la Loi de Finances 2018, qui entraîne une augmentation du coût de la vie de 20 à 30%. Tout augmente : impôts directs et indirects, TVA, taxes à la consommation, taxes douanières, impôts sur les salaires. Bref, un programme austéritaire dans le plus pur style de la Banque mondiale. Youssef Chahed avait appelé en début d’année les Tunisiens à faire des sacrifices pour redresser la situation, prenant l’exemple du Portugal, dont le Premier ministre socialiste Antonio Costa lui a rendu visite en novembre dernier. Les deux hommes n’ont-ils pas disposé d’interprètes compétents ? En tout cas, Chahed, comme ses thuriféraires des médias, semble ignorer totalement, que, depuis les élections de 2015, le Portugal, gouverné à gauche, a porté un fort coup d’arrêt aux mesures austéritaires.

La justification de ces augmentations à l’origine de la colère généralisée est le déficit des finances publiques. Ce déficit a plusieurs raisons. Il y a bien sûr l’effondrement de l’industrie touristique suite aux attentats terroristes du Bardo et de Sousse. Mais ce déclin du tourisme de masse a commencé dès le lendemain de la révolution de 2010-2011. Les agences touristiques européennes ont commencé alors à déconseiller la destination Tunisie, faisant miroiter des offres plus alléchantes : la Grèce où la crise cassait les prix, et le Maroc, dont on vantait la stabilité. Les touristes russes et est-européens n’ont pas comblé le déficit de touristes allemands, italiens, belges et français. Les touristes chinois se font attendre : l’accord conclu par la Tunisie de la Troïka et la Turquie d’Erdogan avec la Chine pour faire venir des détenteurs de yuans dans les deux pays, n’est jamais devenu une réalité. Le terrorisme n’a fait qu’accélérer le déclin d’une industrie touristique axée sur le bronzage idiot dans des complexes de béton cauchemardesques qui n’attirent plus les Européens, jeunes comme vieux, qui aspirent de plus en plus à un tourisme intelligent et les mettant en contact avec la société réelle du pays où ils vont passer leurs vacances.

Il y a bien sûr le marché noir, qui implique l’évasion fiscale et la corruption. L’économie « souterraine », « parallèle », « immergée », n’est désormais plus ni souterraine ni parallèle, elle s’affiche au grand jour et est le seul secteur en croissance. Le coup médiatique lancé par le gouvernement au début du Ramadan de l’année dernière – une opération « coup de poing » fortement médiatisée contre des grands corrompus et corrupteurs – n’a été qu’un simulacre. La plupart des interpellés sont à nouveau en liberté. Il s’agissait pour Chahed de faire passer la pilule de la loi dite de « réconciliation économique » blanchissant la « trabelsia », entendez la nébuleuse d’affairistes qui avaient eu partie liée avec la « familia » de Ben Ali et sa coiffeuse d’épouse, Leïla Trabelsi, pour contrôler tout business lucratif avec des méthodes mafieuses.

Il y a bien sûr l’augmentation pléthorique des effectifs de la fonction publique, passés de 600 000 à plus de 800 000 en 7 ans, ce qui ne plaît pas du tout à la Banque mondiale, qui inventa dans les années 1980 « l’ajustement structurel » pour les pays endettés du Tiers-Monde. Entretemps, ça ne s’appelle plus l’ajustement structurel, mais la méthode est devenue universelle, des USA à la Grèce, au Portugal, à l’Espagne et à l’Irlande. Mais les gouvernements qui se sont succédés dans la Tunisie de l’après-révolution ont de toute évidence préféré répondre à la demande massive de revenu des jeunes –diplômés ou non – en en intégrant une petite partie dans la bureaucratie étatique –pour mieux les contrôler – plutôt que de prendre des dispositions pragmatiques de soutien aux initiatives de création autonome d’entreprises du « tiers secteur », que ce soit pour des activités traditionnelles –agriculture, artisanat, tourisme chez l’habitant – ou liées aux nouveaux métiers de l’informatique et de la télématique.

Mais la cause principale de ce déficit des finances publiques est le sujet tabou : le service de la dette intérieure et extérieure du pays. Les deux propositions de lois déposées au parlement provisoire puis à l’Assemblée des représentants du peuple issue des élections d’octobre 2014 pour un audit de la dette publique contractée par la Tunisie de Ben Ali, sont restées lettre morte : elles ont été enregistrées puis enterrées (Lire Tunisie : dépôt d'une proposition de loi instaurant un audit de la dette publique). Or, le service de cette dette, de toute vraisemblance odieuse et illégitime, s’élèvera en 2018 à 22% des dépenses publiques. Rien que le service de la dette extérieure équivaut à plus de 50% de la masse salariale de la fonction publique. Pour ce qui est de la dette intérieure, la mise en œuvre, l’année dernière, d’une des conditions posées par la Banque mondiale pour continuer à prêter de l’argent à la Tunisie – rendre la Banque centrale tunisienne « indépendante » de l’État – n’a fait qu’aggraver les choses : désormais l’État ne peut plus faire d’emprunts à taux zéro et à brève échéance à la BCT pour combler des trous. (Lire En quatre jours, la coalition quadripartite au pouvoir a ramené la Tunisie en arrière d'un siècle et demi).

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17714.jpgCliquer pour agrandir

Les émeutes et pillages sont la réponse des dépossédés à une situation qui semble sans issue. De Kasserine à Siliana, de Kélibia à Thala, de Sidi Bouzid à Gafsa, les gens en ont marre des promesses non tenues, des idéaux proclamés mais trahis, du guépardisme à l’œuvre –« Nous changerons tout pour que rien ne change ». Ils ont fait confiance aux islamistes et aux démocrates, qui les ont trahis. Ils ont ensuite fait confiance aux tenants de l’ancien régime relookés en « centristes » techno-démocrates, qui n’en finissent pas de les décevoir. La « gauche radicale » n’a qu’une existence virtuelle et un encéphalogramme pratiquement plat. Les jeunes –qui le restent désormais jusqu’à la quarantaine – ont vu toutes les portes se fermer : fini le travail saisonnier dans le secteur touristique, finie l’émigration en Libye, finie la fuite par la mer vers l’Europe –Frontex veille -, fini le rêve du paradis sur terre du côté de la Syrie et de l’Irak (qui n’a de toute façon attiré qu’une petite minorité déboussolée). Les places sont chères dans les ONG subventionnées, qui ont fait le plein. Ne reste que l’émeute. En ce mois de janvier, elle s’imposait, comme elle s’est imposée en janvier 1952, en janvier 1978, en janvier 1984, en janvier 2011.

Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 10 janvier 2018

Traductions disponibles : Ελληνικά  Español  Italiano  English 



 

 
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