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La petite bête qui a donné le carmin à l’art européen et a enrichi la monarchie espagnole Une exposition à Mexico sur le “Rouge mexicain”

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aut_5753BisMEXICO — Avec l’argent et l’or, les premiers navires qui quittèrent le Nouveau Monde après la Conquête espagnole transportaient un autre trésor : un colorant naturel qui produisait un rouge si intense que les artistes européens l’adoptèrent immédiatement.

Le commerce de ce pigment fut la source de grandes richesses pour la Couronne espagnole et fournit les rouges qu’allaient utiliser aussi bien l’art sacré que l’art profane en Europe pendant plus de trois siècles.

Une vue de l’exposition « Rouge mexicain, le carmin de cochenille dans l’art » au Palais des Beaux-Arts de Mexico. En Europe, cette couleur a de plus en plus été associée à l’image du pouvoir au 17e et 18e siècles. Photo: Alfredo Estrella /Agence France-Presse ─ Getty Images

Une exposition ouverte au public jusqu’au 4 février 2018 au Palais des Beaux-Arts de Mexico, « Rouge Mexicain, la Cochenille dans l’Art, » retrace le voyage qu’a fait cette couleur depuis les zones montagneuses de l’Amérique centrale préhispanique jusqu’en Europe. Elle y fut de plus en plus associée à l’image du pouvoir pendant les 17 e et 18e siècles. La cochenille a décliné au 19e siècle, à mesure de l’introduction des teintures synthétiques, mais fut ensuite recherchée par les Impressionnistes.

 

La cochenille, l’insecte mexicain à l’origine du pigment, est exposée dans le cadre de l’exposition de Mexico. Photo Marco Ugarte/Associated Press

S’appuyant sur un symposium de 2014 organisé par le musée, l’exposition et son épais catalogue reflètent une grande partie des connaissances sur le carmin de cochenille. « Nous espérons qu’elle trouvera un écho, pas seulement dans le domaine des œuvres d’art », déclare Miguel Fernández Félix, directeur du Musée du  Palais des Beaux-Arts. « Ici on peut parler d’économie ; on parlera de société et de culture. »

Depuis les grands maîtres vénitiens, Le Titien et Le Tintoret jusqu’à Van Gogh, qui s’en sont servis pour créer des nuances utilisées dans des dizaines de tableaux, les artistes ont exploré les propriétés du rouge mexicain, qui est extrait d’un minuscule insecte appelé cochenille. Le carmin, a écrit Van Gogh à son frère Théo en 1885, désignant ainsi la cochenille, c’est « le rouge du vin, et il est chaud et vivant comme le vin. » 

La troisième version de « La Chambre de Van Gogh à Arles » où l’artiste a utilisé le carmin de cochenille. Vincent Van Gogh a comparé cette couleur au « rouge du vin ». Musée d’Orsay, Paris.

La cochenille est un petit insecte parasite qui vit sur le nopal/figuier de Barbarie et qu’on élevait au Mexique et au Pérou à l’époque préhispanique. La femelle était broyée après dessiccation pour en extraire l’acide carminique de couleur rouge, et des additifs de différents degrés d’acidité produisaient des nuances qui allaient du rose pâle au pourpre profond. (Ce colorant s’utilise encore.)

L’exposition commence par un morceau d’étoffe qui date de 300 avant l’ère chrétienne et dont la teinte rouge est toujours visible. Le colorant était utilisé dans les codex préhispaniques illustrés et dans les codex produits aux environs de la Conquête espagnole en 1521.

Les chroniqueurs espagnols de la Conquête se sont extasiés sur les vives couleurs qu’offrait le colorant de cochenille qu’on vendait dans la capitale aztèque de Tenochtitlán, et le premier chargement mit très vite le cap sur l’Espagne. Dès le milieu du siècle, comme l’écrit le curateur Georges Roque dans le catalogue de l’exposition, le carmin de cochenille était transporté en vrac jusqu’à Séville en Espagne.

Comme le carmin de cochenille permettait d’obtenir un rouge plus intense et plus durable que tous les autres pigments disponibles, il est devenu très recherché en Europe comme colorant dans la fabrication de somptueuses étoffes de soie, de velours et de tapisseries.

Un flacon de pigment et des pelotes de fil peigné teint au carmin de cochenille, pièces de l’exposition de Mexico . Marco Ugarte/Associated Press

Louis XIV avait ordonné qu’en son palais de Versailles, le tissu qui habillait les sièges et celui dont étaient faits les rideaux de la Chambre Royale fussent teints au carmin de cochenille. Le commerce en était au reste si florissant que le carmin de cochenille ne cédait qu’à l’argent le premier rang dans l’ordre des exportations les plus lucratives des colonies espagnoles, plus profitable encore que l’or, selon les spécialistes cités par M. Roque.

Il explique que les peintres ont rapidement adopté le carmin de cochenille pour « obtenir des tonalités aussi riches, aussi saturées, aussi brillantes » que celles des tissus que produisaient les teinturiers dans les ports européens au début de l’ère moderne.

La première œuvre européenne de l’exposition est le Cristo trasportato alla tomba du Tintoret, peint dans la deuxième moitié des années 1550, époque où le peintre, qui était le fils d’un teinturier vénitien, a utilisé le carmin de cochenille pour peindre les images denses et presque tactiles des vêtements que portaient les assistants endeuillés.

 

Bonjour, Monsieur Gauguin (1889), de Paul Gauguin, figure dans l’exposition, bien que l’emploi du carmin de cochenille n’y ait pas été confirmé. Photo Hammer Museum, Los Angeles

Tout comme Véronèse, dont l’œuvre  Le Martyre de Sainte-Justine est exposée, Le Titien a commencé à utiliser le carmin de cochenille dans les siennes à partir de la seconde moitié du siècle.

Comme les Vénitiens, les peintres qui ont adopté le carmin de cochenille de façon plus systématique travaillaient dans les villes portuaires. Georges Roque mentionne Diego Velázquez et Francisco de Zurbarán à Séville, et Rubens, Van Dyck et Rembrandt à Anvers et à Amsterdam.

Marie-Madeleine pénitente , de Zurbarán, du milieu du XVIIe siècle, est représentée appuyée sur une table recouverte d’un brocart rouge aux riches motifs. Un fragment de brocart espagnol similaire est exposé sous la toile, manifestant clairement le lien entre le tissu et le tableau.

 

 

Plan avec échelle et orientation, Ville de Mexico, Nouvelle-Espagne, 1762-1772, du géographe José Antonio Alzate, réalisé avec du carmin de cochenille. Photo Musée Franz Mayer, Mexico

Diego Velázquez est représenté par un portrait de l’archevêque Fernando de Valdés , prêt de la National Gallery de Londres, dans lequel le sujet est peint devant un somptueux rideau rouge qui symbolise son pouvoir tant spirituel que temporel.

Au Mexique aussi, les peintres de la Nouvelle-Espagne ont incorporé du carmin de cochenille dans leurs œuvres, et l’exposition en montre plusieurs exemples, y compris une lumineuse Vierge de Guadalupe  de Cristóbal de Villalpando, qui l’a représentée dans un vêtement d’un pourpre intense, et son  Mariage de Marie et Joseph, où il l’a peinte vêtue d’une robe rose tendre.

L’écrivaine Amy Butler Greenfield a écrit que les Espagnols avaient caché l’origine du carmin de cochenille pour préserver le monopole qu’en avait la Couronne. Mais dès le 18e siècle, sa fabrication était abondamment documentée. Au Mexique, le géographe et naturaliste José Antonio de Alzate a publié un volumineux traité sur le sujet, en même temps que son plan de Mexico, où le carmin soulignait les détails.

Les Britanniques aussi étaient captivés par le carmin de cochenille, qu’ils utilisaient pour teindre le tissu de laine des officiers de Sa très-gracieuse Majesté. Dès 1648, le prêtre voyageur Thomas Gage écrivit : « L’Anglais est comme le soleil des Indes Occidentales, qui est rouge, il est et sera enclin à se parer d’écarlate, aussi longtemps qu’on trouvera là-bas du carmin de cochenille. »

La fascination anglaise perdura : Van Dyck fit le portrait du prince Charles-Louis vêtu de cramoisi à la cour de Charles I vers 1637 et, plus d’un siècle plus tard, Joshua Reynolds peignit Sir James Hodges, un édile londonien, portant des vêtements rouges, symboles de l’autorité.

 

Le portrait du prince Charles-Louis, comte palatin, où le peintre utilise un cramoisi intense. Huile sur toile, ca 1637. Collection Pérez Simón, Mexico

Il y avait du carmin de cochenille dans la boite de couleurs de J.M.W. Turner, qui figure à l’exposition. À son époque, ce pigment n’était plus associé au pouvoir. Plus tard, les peintres impressionnistes et postimpressionnistes l’ont utilisé pour suggérer l’ombre et la lumière. Une touche de carmin suggère le galbe d’un muscle dans un dessin de baigneuses de Cézanne. Renoir a peint Mme Léon Clapisson assise sur une chaise rouge devant un mur portant des traces écarlates, ce qui est peut-être une référence oblique aux portraits du passé.

Van Gogh, plus que quiconque, a exploré les propriétés du carmin de cochenille. Une des toiles exposées ici est la troisième version de La chambre de Vincent Van Gogh à Arles, qu’il a peinte vers la fin de sa vie. Le carmin des murs et des portes d’origine, qu’il a décrit à son frère Théo comme lilas et violet, et le rose chaleureux du plancher, ont déteint, mais l’intention demeure.

« En bref », a écrit Van Gogh, « regarder le tableau devrait reposer l’esprit, ou plutôt, l’imagination. »

 

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17548.jpg

Rouge Mexicain, le Carmin de Cochenille dans l’Art, jusqu’au 4 février 2018 au Palais des Beaux-Arts de Mexico

Elisabeth Malkin

Original: An insect’s colorful gift, treasured by kings and artists Exhibition on “Mexican Red, the Cochineal in Art” in Mexico City

Traduit par Jacques Boutard

Traductions disponibles : Español 

Source : Tlaxcala, le 4 décembre 2017


 
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