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Égypte : les souffrances du Sinaï

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aut_5796BisLa péninsule est devenue une pépinière du terrorisme. Cet article datant du mois de mars dernier explique comment et pourquoi, ce qui permet d'éclairer le contexte du récent massacre de la mosquée Al Raouda. [NdE]   

Après des décennies de calme relatif, El Arich, capitale du gouvernorat égyptien du Sinaï Nord, est devenue un centre de recrutement pour l’État Islamique (EI).

Le 9 janvier, le groupe a revendiqué la responsabilité des  attaques contre deux postes de contrôle de la ville, causant la mort de huit policiers. Quatre jours plus tard, le ministère égyptien de l’Intérieur a publié une déclaration faisant état de la mort de dix hommes qui y étaient décrits comme des terroristes. Ces hommes ont été tués, lors d’une opération retransmise par la télévision officielle, par les forces de sécurité qui donnaient l’assaut à leur repaire en représailles contre les attaques de l’EI.

 

Les images ont choqué plusieurs des plus importantes familles du Sinaï Nord, qui y ont reconnu six hommes de leur région qui avaient été arrêtés et emmenés de chez eux environ deux mois auparavant. Leurs familles pensent que la police avait sorti leurs fils de leurs cellules, les avait emmenés dans un appartement et les avaient tués de sang froid pour faire croire aux Égyptiens que les forces de sécurité du pays combattaient efficacement le terrorisme.

 

Une femme évacuée de la zone frontalière du Sinaï Nord, ici près des baraquements situés dans la périphérie d’El Arich, mai 2015. Photo Asmaa Magui / REUTERS

Lors d’une réunion de ces familles, tenue le lendemain, leurs représentants avaient refusé de participer à une rencontre organisée avec le ministre de l’Intérieur Magdy Abdel Ghaffar, que les familles qualifiaient d’adversaire. Parmi les revendications établies à la suite de cette réunion figurait l’exigence de la libération immédiate de tous les prisonniers du Sinaï Nord détenus en attendant les résultats d’une enquête qui n’avaient pas encore été condamnés. Le conseil, qui n’avait plus confiance dans la sécurité de tout prisonnier aux mains des forces de l’ordre égyptiennes, s’est engagé à entreprendre une campagne de désobéissance civile si les prisonniers n’étaient pas libérés.

Étant donné qu’il s’agit d’une zone tribale, les grandes familles bédouines constituent la plupart des entreprises, de la richesse et des habitants. Si les chefs des familles décidaient de cesser toute coopération avec la police et l’armée, par exemple, les services de sécurité serait mis dans une situation gênante et difficile. C’est pourquoi ils tiennent à garder de bonnes relations avec les familles.

Les habitants d’El Arich ont raison d’être inquiets. Après la chute de l’ancien président Hosni Moubarak en 2011, des centaines d’islamistes égyptiens sont revenus d’Afghanistan et des centaines d’autres ont été libérés de prison. Ces islamistes croyaient que c’était le début d’une ère nouvelle. Beaucoup d’entre eux ont choisi de se rassembler dans le Sinaï Nord. Immédiatement après que l’ex-président Mohamed Morsi a été déposé en 2013, les islamistes ont lancé des opérations contre les forces de sécurité de la région. Ahmed Wasfy, le chef de la division de l’armée connue sous le nom de Deuxième Armée égyptienne, a assuré aux Égyptiens   que les opérations militaires au Sinaï avaient rencontré beaucoup de succès et seraient bientôt terminées.  Le Sinaï serait un territoire libéré des terroristes.

Plus de trois ans plus tard, les attaques terroristes contre les forces de sécurité et les postes de contrôle persistent. Certaines zones ont été évacuées manu militari, des habitants ont été déplacés, et l’armée égyptienne a largement perdu le soutien de la population, tandis que l’EI  s’est incrusté dans le Sinaï.

Le cheikh Ali Aldeeb m’a reçu dans sa modeste maison d’El Arich. Son fils Abdul Ati, était l’un des jeunes gens dont les forces de sécurité ont annoncé la mort. « Mon fils a été tué injustement », dit le vieil homme. « Le 8 octobre, mon neveu est arrivé en hurlant que mon fils avait été arrêté. Il m’a dit qu’ils étaient dans la rue en train de remorquer une voiture en panne lorsque les forces de sécurité ont saisi mon fils et son camion. » Quand Aldeeb est allé au poste de police pour demander des nouvelles de son fils, « ils ont nié tout rapport avec son arrestation et m’ont dit que c’était peut-être l’État Islamique. Par la suite nous avons trouvé son camion dans l’enceinte du poste de police d’El Arich.Nous y sommes retournés en demandant comment ils avaient pu nier qu’ils détenaient mon fils alors qu’ils avaient son véhicule en leur possession ! » Après  s’être assuré de ce qu’il était advenu de son fils, dit Aldeeb, « J’ai remercié Dieu qu’il soit dans les mains des forces de sécurité. Au moins je savais où il était. Je n’aurais jamais imaginé qu’ils mettraient fin à la vie de mon fils de leurs propres mains. »

J’ai aussi rencontré Ashraf Hefny, le porte-parole du Comité Populaire d’El Arich. « Beaucoup de nos jeunes sont arrêtés sans enquête préalable, et d’autres font l’objet de disparitions forcées », dit-il. « Mais que l’État tue six jeunes gens déjà arrêtés et les traite de terroristes,  alors que toute la ville savait parfaitement qu’ils étaient aux mains de l’État ─ c’est sans précédent. » Il ajoute : « Nous voulons seulement faire partie de l’Égypte. L’État essaie de nous en séparer. »

Marginalisation et incurie

Depuis le moment où le Sinaï est revenu sous le contrôle de l’Égypte après le traité de paix avec Israël, les autorité égyptiennes ont considéré ses habitants avec scepticisme, craignant qu’ils soient restés loyaux envers Israël au détriment de l’Égypte. Les habitants du Sinaï n’ont pas le droit d’occuper un poste de haut rang dans l’État. Ils ne peuvent pas  travailler dans l’armée, la police, la justice ou la diplomatie. Cependant, aucun projet de développement  n’a été entrepris dans le Sinaï Nord au cours des 40 dernières années. Les villages de Rafah et de Cheikh Zououayed n’ont ni école, ni hôpital, ni système moderne d’adduction d’eau potable. Ils dépendent de l’eau de pluie et de l’eau des puits, comme si on était au Moyen-âge.

Les trois villes principales du Sinaï Nord  (Rafah, Cheikh Zuweid et El Arich)  restent isolées de l’Égypte dans la mesure où aucun citoyen égyptien n’est autorisé à pénétrer au Sinaï Nord, à moins que sa carte d’identité nationale atteste qu’il y réside.  Les postes de contrôle sont devenus une plaie énorme; on peut y attendre trois heures qu’on vous laisse passer, sans aucune explication. Beaucoup de rues d’El Arich ont été fermées par les militaires, et les oliviers ont été arrachés sur des centaines d’hectares. L’État a prétendu que les oliveraies étaient des repaires de terroristes. De plus, les services de sécurité coupaient les communications  sur internet pendant douze heures de suite chaque jour de la semaine que j’y ai passée. Les rues de la ville sont bordées de tas d’ordures. Après une attaque au cours de laquelle l’EI a mis le feu aux camions à ordures, l’État a décidé de punir les habitants en ne les remplaçant pas.

 

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Jusqu’à une date récente, El Arich est restée relativement épargnée par les affrontements armés entre l’État et l’EI. Mais  de nombreux habitants de  Cheikh Zuweid et de Rafah ont dû fuir vers El Arich à la suite d’incessantes opérations militaires menées dans ces secteurs. Mais désormais, il est devenu normal d’entendre des fusillades toute la soirée. L’armée a lourdement bombardé un secteur au sud de la ville. C’était pour liquider des bastions terroristes, selon un porte-parole de l’armée.

Une dynamique tragique

Au fil des ans, l’État égyptien a essayé d’acheter la loyauté des tribus bédouines du Sinaï en transformant la fonction du chef de tribu en poste officiel du gouvernement. Mais plutôt que de permettre à la tribu de choisir son chef, c’est l’État qui le fait. En retour, le chef officiel n’est plus le véritable chef d’une famille, et ne génère plus la confiance. « Un aveugle qui guide un aveugle », voilà comment Safawat Gelbana, membre éminent de la famille Gelbana d’El Arich, m’a décrit la situation. « Les chefs des familles nommés par le gouvernement disent au gouvernement ce qu’il veut entendre, et peuvent transmettre aux habitants les instructions des services de sécurité, mais sont-ils vraiment en mesure de prévenir les troubles ? J’en doute. »

Sans chefs puissants, les habitants du Sinaï sont dans un étau dont les deux mâchoires sont  l’armée et l’EI. Même si elle est religieuse, la population  rejette dans l’ensemble le discours de l’EI et tient le groupe pour responsable de sa misère croissante. Par ailleurs, la population fait de jour en jour moins confiance à l’armée dans la mesure où elle a coupé les communications et réduit les services, fait le siège de la ville, bombarde les villages et déplace les habitants. Quand les habitants livrent un terroriste à l’armée,  l'EI les massacre  en toute impunité. S’ils gardent le silence, les renseignements militaires peuvent les arrêter et démolir leurs maisons, parfois même quand ils sont encore à l’intérieur.

 Un exemple de cette triste dynamique a eu lieu le 10 novembre 2016. À midi, deux voitures se sont arrêtées sur une place du centre-ville d’El Arich. Cinq hommes armés en ont jailli. Ils ont tiré un homme d’une quarantaine d’années hors de la voiture et l’ont jeté sur le sol, les mains liées dans le dos. Ils ont murmuré quelque chose que les passants n’ont pas réussi à comprendre. Puis ils ont abattu l’homme d’une balle dans la tête et sont partis en criant « Allahou Akbar ! » et « Gloire à l’Islam ! » Les passants se sont alors approchés du corps de l’homme et découvert que c’était un commerçant bien connu d’El Arich.

Nous avons avec peine réussi  à nous entretenir avec un parent proche de cet homme, un jeune homme qui a accepté de parler à condition de rester anonyme. La victime était « le propriétaire d’une entreprise d’ameublement, il fournissait des meubles de bureau aux unités de l’armée stationnées à El Arich », nous dit-il. « Il n’aidait pas l’armée  à trouver les membres de l’EI. Il faisait simplement du commerce avec l’armée, mais sa punition a été de se faire tuer en pleine rue, en plein jour. L’armée n’a pas levé le petit doigt ni même promis de trouver les assassins. »

Dans sa colère, le jeune homme a interpellé l’État :

« Vous nous arrêtez, vous nous appelez des traîtres, vous bombardez nos maisons, et vous ne vous donnez même pas la peine de trouver qui nous tue si nous coopérons ou si nous faisons du commerce avec vous. Cette oppression et cette injustice que vous infligez au peuple du Sinaï ne peut produire qu’un terreau fertile pour le recrutement de nouveaux membres pour l’EI. Vous avez transformé le Sinaï en une pépinière du terrorisme. Vous n’avez que vous-mêmes à blâmer. »

Maged Atef ماجد عاطف

Original: Sinai’s Suffering

Traductions disponibles : Italiano 

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 29 novembre 2017


 

 

 

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