REDHER - La pluma


La démission de Saad Hariri : une partie de poker menteur

Envoyer Imprimer PDF

aut_1046BisIl ne s'attendait certainement pas à ce qui lui est arrivé. En effet, M. Hariri avait prévu des réunions à Beyrouth le lundi suivant - avec le FMI, la Banque mondiale et une série de discussions sur l'amélioration de la qualité de l'eau : pas exactement l'action d'un homme qui a prévu de démissionner de son poste de Premier ministre.

Lorsque l’avion de Saad Hariri a atterri à Riyad le 3 novembre au soir, la première chose qu’il a vue a été un groupe de policiers saoudiens entourant l’avion. Quand ils sont montés à bord, ils ont confisqué son téléphone portable et ceux de ses gardes du corps. C’est ainsi que le Premier ministre du Liban a été réduit au silence.


Ce fut un moment dramatique en phase avec le drame d’opérette joué à travers l’Arabie saoudite la semaine dernière : l’assignation à résidence de 11 princes – dont l’immensément riche Al Walid ben Talal –, quatre ministres et des dizaines d’autres anciens laquais du gouvernement, sans mentionner le gel de jusqu’à 1700 comptes bancaires. La « Nuit des longs couteaux » du Prince héritier Mohamed ben Salman a effectivement commencé de nuit, quelques heures seulement après l’arrivée de Hariri à Riyad. Que manigance donc le Prince héritier ?

Pour le dire clairement, il étrangle tous ses rivaux et, comme le craignent les Libanais, il essaie de détruire le gouvernement de Beyrouth, de chasser le Hezbollah chiite du gouvernement et de relancer une guerre civile au Liban. Cela ne marchera pas, car les Libanais – bien que moins riches – sont beaucoup plus malins que les Saoudiens. Tous les groupes politiques du pays, y compris le Hezbollah, n’exigent qu’une seule chose : le retour de Hariri. Quant à l’Arabie saoudite, ceux qui ont dit que la révolution arabe arrivera un jour à Riyad – non pas via une minorité chiite montante, mais via une guerre au sein de la famille royale sunnite wahhabite – regardent les événements de la semaine passée avec stupéfaction.

Mais revenons à Hariri. Le vendredi 3 novembre, il participait à une réunion du cabinet à Beyrouth. Puis il a reçu un coup de téléphone l’appelant auprès du roi Salman d’Arabie Saoudite. Hariri, qui, comme son père assassiné Rafiq, a la double nationalité saoudienne et libanaise, est parti immédiatement. On ne dit pas non à un roi, même si on l’a vu quelques jours plus tôt, comme l’avait fait Hariri. Et surtout quand le royaume doit à la compagnie « Oger » de Hariri 9 milliards de dollars, car tel est l’état de fait communément répandu dans ce qu'on appelle maintenant « l’Arabie Saoudite à court de liquidités » [selon d’autres sources, ce serait Hariri qui serait lourdement endetté envers l’Arabie Saoudite et au bord de la faillite].

Mais des choses plus extraordinaires devaient venir. De manière totalement imprévisible et au choc total des ministres libanais, Hariri, lisant un texte écrit, a annoncé samedi sur la chaîne de télévision Al-Arabiya – les lecteurs peuvent deviner quel royaume du Golfe la possède – qu’il démissionnait de son poste de Premier ministre du Liban. Il y a eu des menaces contre sa vie, a-t-il dit – bien que les services de sécurité à Beyrouth n’en aient eu nulle connaissance –, le Hezbollah devait être désarmé et partout où l’Iran interférait au Moyen-Orient, le chaos régnait.

Indépendamment du fait que le Hezbollah ne peut pas être désarmé sans une autre guerre civile – l’armée libanaise est-elle supposée les attaquer alors que les chiites sont la plus grande communauté du pays (beaucoup d’entre eux servant dans l’armée) ? C’étaient des mots que Hariri n’avait jamais utilisés auparavant. En d’autres termes, ils n’avaient pas été écrits par lui. Comme quelqu’un qui le connaît bien a dit cette semaine, « ce n’était pas lui qui parlait ». En d’autres termes, les Saoudiens avaient ordonné au Premier ministre libanais de démissionner et de lire à haute voix la déclaration de son propre départ depuis Riyad.

Je devrais ajouter, bien sûr, que la femme et la famille de Hariri sont à Riyad, donc même s’il retournait à Beyrouth, il laisserait des otages derrière lui. Ainsi, après une semaine de cette farce politique scandaleuse, on parle même à Beyrouth de demander au frère aîné de Saad Hariri, Bahaa, de siéger au cabinet. Mais qu’en est-il de Saad lui-même ? Certaines personnes ont pu le joindre par téléphone à son domicile de Riyad, mais il n’a dit que quelques mots. « Il dit ‘Je reviendrai’ ou ‘Je vais bien’, c’est tout, seulement ces mots, ce qui ne lui ressemble pas du tout », dit quelqu’un qui sait de quoi il parle. Et si Hariri revenait ? Affirmerait-il que sa démission lui avait été imposée ? Les Saoudiens oseront-ils prendre ce risque ? 

En toute certitude, Hariri n’avait pas prévu ce qui lui est arrivé. En effet, il avait des réunions prévues à Beyrouth le lundi suivant – avec le FMI, la Banque mondiale et une série de discussions sur l’amélioration de la qualité de l’eau : pas exactement l’action d’un homme qui a prévu de démissionner de son poste de Premier ministre. Cependant, les mots qu’il a lus – rédigés pour lui – sont entièrement en phase avec les discours du prince héritier Mohamed ben Salman et avec le Président US fou qui parle de l’Iran avec la même colère, comme le fait le Secrétaire US à la Défense. 

Bien sûr, la vraie question est de savoir exactement ce qui se passe en Arabie Saoudite même, car le prince héritier a brisé à jamais le grand compromis qui existe dans le royaume : entre la famille royale et le clergé, et entre les tribus. C’était toujours le socle sur lequel le pays tenait ou tombait. Et Mohamed ben Salman a maintenant rompu cela. Il est en train de liquider ses ennemis – les arrestations, cela va sans dire, sont censées faire partie d’une «campagne anti-corruption », un dispositif que les dictateurs arabes ont toujours utilisé pour écraser leurs opposants politiques.

Il n'y aura pas de plaintes de Washington ou de Londres, dont le désir de profiter du dépeçage de la compagnie pétrolière Saudi Aramco (un autre projet du prince héritier) étouffera toute vélléité de protestation ou de mise en garde. Et compte tenu du ridicule compte-rendu des récents discours du prince héritier dans le New York Times, je soupçonne que même ce vieil organe de presse ne sera pas inquiété par le coup d'État saoudien. Car c'est bien de ça qu’il s’agit. MBS a dégommé le ministre de l'Intérieur plus tôt cette année et maintenant il se débarrasse du pouvoir financier de ses adversaires.

Mais les hommes impitoyables peuvent aussi être humbles. Hariri a été autorisé à voir le roi - la raison originale pour laquelle il croyait qu'il se rendait à Riyad - et a même rendu visite cette semaine au prince héritier des Émirats Arabes Unis, un pays allié des Saoudiens qui l'empêcherait de sauter sur un vol à destination de Beyrouth. Mais pourquoi diable Hariri aurait-il voulu aller aux Émirats? Pour prouver qu'il était encore libre de voyager alors qu'il ne peut même pas retourner dans le pays qu'il est censé gouverner?

Le Liban traverse toujours la plus grande crise depuis sa dernière grande crise. Mais cette fois, c'est pour de vrai.

Les Saoudiens peuvent retenir le Premier ministre libanais en otage, mais leur plan apparent de renverser le gouvernement de Beyrouth s’est glorieusement retourné contre eux. Loin de briser le gouvernement et de jeter les ministres du Hezbollah aux chiens, la nation libanaise s’est soudainement réveillée à l'union– contre les Saoudiens. Le gouvernement libanais a annoncé qu’il n’acceptait pas la déclaration de démission que Saad Hariri a été obligé de lire à Riyad, et des hashtags sont apparus dans plusieurs rues de Beyrouth proclamant « Kul’na Saad » – « Nous sommes tous Saad ». Même les musulmans sunnites du Liban sont furieux contre leurs homologues sunnites d’Arabie Saoudite. 

Le Président français Macron a été le premier à se rendre à Riyad, faisant un détour alors qu’il se dirigeait vers Dubaï, pour demander au prince héritier Mohamed ben Salman, âgé de 32 ans, de savoir ce qu’il était en train de faire. Presque toute la réunion de deux heures a été consacrée aux raisons pour lesquelles Hariri a été détenu – ou contraint, ou kidnappé ou pris en otage ou traité comme un invité d’honneur  (faites votre choix) - en Arabie Saoudite. Pour le gouvernement libanais – et pour plusieurs dizaines de milliers de Libanais – la décision saoudienne de présenter à Hariri une lettre de démission à lire sur la chaîne de télévision Al-Arabiya constituait une insulte nationale.

Robert Fisk

Original: Saad Hariri’s resignation as Prime Minister of Lebanon is not all it seems

Traduit par Salah Lamrani صالح العمراني

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 12 novembre 2017





 
Plus d'articles :

» Le bluff pétrolier de Trump contre l'Iran vient des décennies trop tard

Trump utilise tout ce qu’il peut pour mener une guerre économique contre l’Iran. Son problème est que « tout ce qu’il peut » est loin d’être suffisant, car le monopole virtuel des USA s’est évaporé depuis longtemps.La...

» L'accord final proposé par Jared Kushner pour la Palestine dépouillerait son peuple de toute dignité

Après trois guerres israélo-arabes, des dizaines de milliers de morts palestiniens et des millions de réfugiés, Kushner croit-il vraiment que les Palestiniens se contenteront de cash ?N’y aura-t-il pas de fin à d’humiliation des...

» Les 12 commandements des USA à l’Iran :Il n’y manque que " En l’Évangile tu croiras!"

« Nous les écraserons », « nous ne permettrons pas que... », ou « Le régime iranien doit savoir que ce n’est que le commencement », tels sont les termes et le ton utilisés le 21 mai par Mark Pompeo,...

» Paillassons de Washington

Les suppliques et les marques d’affection de trois dirigeants européens — M. Emmanuel Macron, Mme Angela Merkel et M. Boris Johnson — venus cajoler M. Donald Trump n’auront servi à rien : le président des...

» « Le monde survivra-t-il à Donald Trump ? » Entretien avec le militant pour la paix John Catalinotto

Le Président Trump est imprévisible, y compris en ce qui concerne l’accord avec l’Iran. Toutefois c’est ailleurs que les décisions se prennent : au Pentagone.  C’est l’avis de John Catalinotto, pacifiste US-américain...

» Vivre par l’épée, pour Netanyahou, ça a payé (jusqu’ici)*

L’Iran a été publiquement humilié, les Palestiniens sont écrasés, et lundi ils seront piétinés en grande pompe lors de l’inauguration de l’ambassade des USA  à Jérusalem. Ces journées constituent une immense victoire pour...

» Bibi le Bébé

Avant-hier, le Premier ministre Netanyahou a fourni un aperçu fascinant d'un esprit tribal psychotique. Un clown assis sur un énorme tas d'armes de destruction massive, un arsenal d'armes nucléaires, chimiques et biologiques destinées à tuer...

» Syrie : À la recherche de la vérité dans les ruines de Douma - et les doutes d'un médecin sur une attaque chimique

Robert Fisk visite la clinique de Syrie qui est au centre d’une crise mondiale.C’est l’histoire d’une ville appelée Douma, un lieu ravagé et puant d’immeubles détruits – et d’une clinique souterraine dont les images de souffrance...

» Liban, Syrie, Palestine, Golfe : la bataille du pétrole et du gaz fair rage

Discours du Secrétaire Général du Hezbollah, Sayed Hassan Nasrallah, le 16 février 2018, à l'occasion de la commémoration des dirigeants martyrs du Hezbollah (Cheikh Ragheb Harb, Sayed Abbas Mousawi, Hajj Imad...

» Merkel crie au "massacre" dans la Ghouta orientale et élude la responsabilité allemande

“Massacre ! ”: c’est le cri qui s’élève  depuis la chancellerie allemande. Et son écho résonne dans tout le pays. Et en effet, la guerre syrienne livre une fois de plus des images brutales. La mort et la destruction dans la Ghouta...

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Gracias, pero con Cialis soft intentaron sin embargo, lo que los medicamentos como el Viagra comprar-cialis.net

Les dossiers brûlants d'actualité

 

Éditorial La Pluma n ° 1: À tou.tes

Nous avons des ennemis. Certains d'entre eux ont tenté de faire disparaître notre site le 27 mars. Cette attaque malveillante a été rejetée par nos fournisseurs de serveur. Nul doute que ces enne...

 

Venezuela: la parole au Pouvoir constituant originel, le peuple !

« Dans le silence pas du mouvement, notre cri est pour la liberté » Graffiti quartier San Antonio, Cali , Colombie » La Pluma.net apporte son appui inconditionnel à la Révolution boli...

 Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Il existe dans le cœur de l'Amérique un refuge humain enlacé à trois cordillères, bercé par d'exubérantes vallées, des forêts touffues, et baigné par deux océans... Lire / Signer manifeste
Uno Levitra Professional es de los MEDICAMENTOS mas Comunes comprar levitra en-linea

Compteur des visites

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui5342
mod_vvisit_counterHier12954
mod_vvisit_counterCette semaine96207
mod_vvisit_countersemaine précedente98905
mod_vvisit_counterCe-mois-ci320238
mod_vvisit_countermois précedent485122

We have: 234 guests online
Ton IP: 54.81.76.247
 , 
Aujourd'hui: 21 Juil 2018