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L’automne sang et or* espagnol, une hallucination collective

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Le processus indépendantiste catalan  a pour le moment des résultats désastreux. Après la proclamation symbolique de la république, l'excuse pour l’application de l’article 155 de la Constiution du royaume, prévue d’une manière ou d’une autre, était toute trouvée. La Generalitat a fait l’objet d’une intervention de Madrid  et tout pouvoir administratif que pouvait avoir son gouvernement a été dissous. Sans reconnaissance internationale, capacité de financement et contrôle du territoire et de la force publique, elle n’avait aucune chance de réussir. La résistance civile et la désobéissance, sans aucun des prérequis mentionnés, n'étaient guère plus qu'une invitation au martyre. La voie de l'unilatéralisme, seule voie disponible, par ailleurs, pour une sécession en Espagne, aurait exigé que ces conditions soient remplies pour être efficace.

Mais personne à la Generalitat n'a jamais vraiment envisagé cette situation. Le procès, que la CUP considérait logiquement comme ayant abouti avec le référendum, n’a jamais terminé et a poursuivi sa stratégie consistant à faire des pas en avant, vers un point où on est arrivé mais où, matériellement, on ne pouvait pas encore arriver.  L'intention était d’obtenir quelque chose du  gouvernement central. Aujourd'hui, la plus grande partie de l'exécutif catalan est en prison et son président dans les limbes belges avec une stratégie d'internationalisation du conflit.

La lecture du mouvement indépendantiste  favorable au «procèsétait erronée, non parce qu’il manquait d’un plan B pour une indépendance qu’ils n’ont jamais cru pouvoir obtenir immédiatement , mais parce qu’il pensait que le régime de 1978, faible, aurait besoin de dialoguer s’il ne voulait pas perdre la Catalogne.

La négociation aurait été nécessaire pour résoudre le problème, pas pour le transformer en 23 février [tentative de putsch de 1981, NdT] de Felipe VI.

Le bloc monarchique, en revanche, ne semble aujourd'hui triomphant que par son seul succès réel : l'hallucination collective qu'ils ont su imposer à la société espagnole. Personne ne se pose la seule question capitale qui mérite d'être posée: pourquoi plus de deux millions de Catalans sont-ils indépendantistes ? La réponse a cessé d'être intéressante une fois que la politique a été prise en sandwich entre le légalisme et la répression. Précisément la légalité, qui a été tant invoquée et brandie [par Madrid, NdT], a été tordue pour emprisonner les dirigeants sociaux et parlementaires du mouvement indépendantiste, ce qui a exposé au grand jour la partialité du système judiciaire, avant même de connaître  l'issue de la demande d’extradition de Belgique.

Les forces de sécurité non seulement ont été incapables d'arrêter le vote le 1er octobre, en dépit de la violence excessive, mais ont aussi drainé un flux d'irresponsabilité, depuis les foules criant « Sus à eux » jusqu'aux railleries contre Oriol Junqueras, qui mettent en question leur professionnalisme. Le système médiatique, déjà d’une crédibilité douteuse, s'est regroupé en meute, devenant un simple mégaphone organique de l'État. Les bandes d’extrême-droite ont fait leur apparition au vu et au sus de tout le monde dans les rues de la moitié du pays.

En ce qui concerne les partis de bloc, Ciudadanos, la relève centriste présumée, P moderne et modérée du Parti Populaire,  a donné libre cours à ses pulsions extrémistes, dépassant même sur leur droite des personnages  comme Albiol [patron du Parti populaire de Catalogne, NdT]. Le PSOE du Sánchez born-again  s’est avéré être un simple comparse opportuniste, d’abord en se rangeant derrière els drapeaux blancs du dialoguisme, pour finir par faire semblant d’être le frein d’un PP de toute évidence déchaîné.  Dans toute cette affaire, le seul protagoniste cohérent, avec la CUP, a été Rajoy, en faisant exactement ce qu'on attendait de lui : rien. Au moins, il a été rhétoriquement plus modéré que la majorité de son parti, qui a montré son esprit le plus autoritaire par la bouche de Casado. Le roi a opté pour la continuité de sa couronne liée au plan de restauration, non pour jouer le rôle de médiateur si claironné par les journalistes d’antichambre.

 

 

 

 

 

 

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L'automne 2017 entrera peut-être dans l'histoire comme l’Automne de la Guerre des DAB (drapeaux aux balcons)

Et tout ça, pour quoi? Pour revenir à un point pire que le point de départ avec les élections catalanes du 21 décembre qui, selon tous les sondages publiés à ce jour, ne feront pas varier la carte politique. Le 22, quoi qu'il arrive, la Catalogne n'aura jamais été aussi éloignée du reste du pays. Je vous rappelle, en effet, que des trois derniers rendez-vous électoraux, l’un a du être « répété» pour empêcher l'entrée de Podemos dans l'exécutif, le suivants a  été résolu après le putsch [de Sánchez] à  Ferraz [nom de la rue d e Madrid où se trouve le siège du PSOE, NdT] et les prochains ont été convoqués à titre exceptionnel après la mise en œuvre du 155. Et la définition juste non seulement de  la crise catalane, mais de la situation dans laquelle la politique espagnole est entrée depuis quelques années est celle d'un état d'exception permanente.

En principe, ce qu’on pouvait espérer c’est  que, après une crise économique occultée par des mesures austéritaires, avec des  institutions gangrénées par la corruption, une faillite des territoires grave et une réponse violente et autoritaire à celle-ci, c’est-à-dire dans le panorama général décrit plus haut, les citoyens allaient s’en prendre non seulement aux dirigeants actuels, mais à leurs associés et même à la couronne pour dire Basta. Assez  de parler de souveraineté nationale quand celle-ci a été remise servilement aux banquiers allemands, assez de parler de justice foudroyante  quand celle-ci a été faible et timorée contre les patriotes avec des comptes en Suisse, assez de parler de la bourgeoisie catalane égoïste quand toute la bourgeoisie, catalane et espagnole, a uni ses forces dans la répression des protestations sociales. Assez de matraquages à Barcelone, Murcie ou Madrid. Et oui, c’est ce qu’aurait pu espérer un observateur extérieur ignorant ce que la droite était en train de mijoter à feu doux ces deux dernières décennies et quel effet cela a eu sur la société espagnole.

Cet automne sang et or est le 15 Mai que la droite attendait depuis longtemps. Permettez-moi  cette comparaison, tout en sachant les énormes différences entre un moment et l’autre, étant donné que les résultats sont complémentaires par opposition: alors que l'indignation de 2011 a été la tête de pont pour le mouvement de destitution du régime de 78, celle de  2017 est le fer de lance pour sa restauration selon des paramètres encore plus conservateurs.

La plus grande différence est que tandis que le printemps espagnol était un mouvement plus ou moins autonome, cet automne patriotique a été complètement dirigé par le régime de 78 pour canaliser le mécontentement de la population contre les indépendantistes (et ne nous leurrons pas, contre l'idée même du fait catalan). Ce qui n'implique pas que les deux scénarios soient transversaux, à la fois au niveau de classe et idéologique. Aujourd'hui, même si les participants les plus démonstratifs  -ceux qui participent aux manifestations  et accrochent leur drapeau au balcon - sont sûrement des électeurs convaincus de droite, il s’est produit un effet moutons de Panurge par saturation qui a fini par  convaincre ou démobiliser les citoyens progressistes qui n'ont pas trouvé où et comment se positionner.

Et c’est l'une des clés de l’affaire. Alors que le 15-M avait rompu avec l'axe de l'idéologie, étant un mouvement représentatif radical et impulsé, dans un premier temps, par mécontentement due à  des aspirations frustrées de classes moyennes, jeune et s’identifiant peu à la  gauche traditionnelle, l'automne sang et or essaie de se faire passer pour quelque chose de désidéologisé et non nationaliste, juste une réaction naturelle des gens voyant leur démocratie menacée par le «défi séparatiste».

Il est vrai que le discours de la légalité a été imbattable. Il n’a servi à rien de faire remarquer l'hypocrisie des corrompus ou que, même si la politique doit être régie par une norme constitutionnelle, il est aussi dangereux que trompeur de limiter la solution des conflits à une norme profondément idéologique, blindée contre le changement et née dans un contexte de surveillance militaire franquiste. La vérité n’est pas que, tout à coup, la société espagnole soit tombée amoureuse de la Constitution, mais que ce qu’on a appelé  légalité a servi  d’alibi rhétorique parfait pour éviter le débat sur les causes profondes de la situation.

Mais s'il y a un élément qui est en train de faire de cet automne sang et or une véritable hallucination collective, c’est ce truc de  l'espagnolisme. Nous ne parlons pas d'un sentiment d'appartenance au pays plus ou moins marqué, d'une appréciation des traditions, symboles ou caractéristiques nationales, mais d’une idéologie réactionnaire, excluante et intéressée que les classes dirigeantes ont jugé bon de développer, en particulier après la Catastrophe de 1898 [la défaite et la perte de Cuba, Porto Rico et des Philippines, NdT]. Si l’espagnolisme s’était appuyé sur la mythologie de la Reconquista  [la Reconquête de l’Espagne arabo-berbère, NdT] et l'assimilation abusive de l'Empire espagnol au pays contemporain, la droite d’aujourd’hui a compris depuis quelques décennies  qu’elle aurait besoin d’autres matériaux pour renaître.

Le premier fut tout un courant révisionniste qui a transformé la dictature de Franco en un mal nécessaire, presque un fait approprié qui nous a libérés du communisme. Un temps de développement, de tranquillité extraordinaire, qui a placé, devinez quoi, les intérêts de l'Espagne au-dessus de tout. La raison n'était pas seulement sentimentale, des liens familiaux évidents, mais de permettre à la droite de jouer avec l'idée de l'espagnolisme sans crainte de se salir. Le deuxième matériau consistait à récupérer un drapeau, qui restait cantonné dans des casernes et les bâtiments officiels, que la population ne regardait pas avec hostilité, mais pas non plus avec sympathie. Si c’est Aznar qui a donné le signal de départ avec son gigantesque sang et or sur la Plaza de Colón, ce sont les succès sportifs de la première décennie du siècle qui ont normalisé son utilisation.

Le problème ne réside pas dans le drapeau en soi, ni dans son utilisation festive, mais dans l'usage politique pervers qui a été fait de ce mécanisme d'assimilation. Si l'Espagne, en tant que concept, n'a pas suscité de grandes frénésies patriotiques, grâce aux succès sportifs elle a commencé à être quelque chose de triomphant avec quoi s'identifier, de manière primaire et émotionnelle, bien qu'efficace. Une fois atteint cet objectif l'étape suivante de l’espagnolisme a été d'associer son idée de pays, rétrograde et excluante, avec la totalité de l'Espagne, réussissant ainsi à obtenir qu’un mouvement indépendantiste ne soit pas perçu comme un problème politique territorial, mais comme une atteinte à la fierté individuelle du citoyen. Pire encore : toute critique contre sa classe dirigeante suivra le même chemin et sera comprise comme une attaque contre la nation dans son ensemble. La stratégie n'est pas nouvelle, elle a été utilisée sous le régime de Franco, où il y avait les bons Espagnols et le reste, des éléments aux intentions sombres qui ne se battaient pas contre la dictature mais contre l'Espagne elle-même.

 

Capture_Twitter_Pablo_Iglesias

Un twit de Pablo Iglesias (Podemos) saluant le T-shirt aux "couleurs républicaines" qui a suscité des polémiques sans fin à cause de la couleur bleue qui, par une illusion optique, apparaît comme violette

La controverse absurde autour du maillot conçu par Adidas pour la sélection d’Espagne au Mondial de foot de 2018 démontre l'hystérie du secteur qui domine le discours espagnoliste, mais aussi l'énorme importance que le sport a pour sa stratégie. En fait, le drapeau républicain présumé qui apparaît dans la bande verticale du maillot - une hasard chromatique amusant, sans plus- n'est pas expliqué comme une idée différente de l'Espagne, mais comme une idée contre l'Espagne. Triste destin pour la partie la plus honnête et la plus décente de ce pays qui reste encore enterrée dans les fossés.

L'absence d'un discours alternatif a rendu l'hallucination collective encore plus forte. Si la gauche ne parvient pas à mettre au premier plan du débat public le conflit de classe (ce qui, en fin de compte, est constitutif de son identité), elle doit penser  aux manières di disputer  la notion de  pays à la droite : accepter le rôle de traître hispanophobe qui lui  a été injustement attribué, adopter  volontairement une position anti-espagnoliste, lui coûtera très cher.

Si  l'espagnolisme a servi à la droite pour couvrir les intérêts de classe de la bourgeoisie espagnole, l’adoption de certains de ses symboles et slogans par la gauche, de toute façon perçue par la population comme artificielle et opportuniste, n’a rien apporté à celle-ci.  Ni Santiago Carrillo [leader du PCE de l’après-Franco, NdT] n’a tiré aucun bénéfice de son acceptation, en 1977, du drapeau sang et or, ni Podemos de son recours à la « partie » comme signifiant vide.Il existe une très riche tradition culturelle républicaine espagnole qui remonte au XIXème siècle et qui a été oubliée par la gauche d’aujourd’hui. Elle pourrait servir de bouclier contre la mythologie rance des arquebuses rouillées de la droite espagnoliste.

Les drapeaux aux balcons vont  se décolorer tôt ou tard. Il sera alors temps de parler du pays réel, une fois que l'hallucination collective se sera évanouie. Vous ne perdez rien pour attendre, les réveils les plus durs sont les plus furieux.

 

Un bouc, mascotte de la Confrérie des Anciens Chevaliers Légionnaires de Barcelone, ouvrant un défilé pour l'unité de l'Espagne, Barcelone, mai 2016

 NdT

*Nous avons choisi de traduire rojigualda (rouge et jaune) par sang et or, le terme utilisé pour désigner  non seulement les couleurs de divers clubs de foot (Racing de Lens, AS Roma, Espérance sportive tunisienne) mais divers drapeaux. Un détail historique intéressant devrait relativiser la guerre des drapeaux : en effet, ces deux couleurs du drapeau officiel du Royaume d’Espagne reprennent celles du Royaume d’Aragon qui, lui-même, les avait reprises du blason des comtes de Barcelone, dit des « Quatre pays », qui est celui de la Generalitat, et que l’on retrouve dans les armoiries passées ou actuelles de diverses régions et villes, de la Sicile à la Provence.

Daniel Bernabé

Original: El otoño rojigualdo: una alucinación colectiva

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 11 novembre 2017


 
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