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La Silicon Valley n’est pas ton amie

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aut_5732BisCet essai est une adaptation du livre “

Nous commençons à comprendre que les entreprises de technologie n'ont pas vraiment nos meilleurs interêts à cœur. Mais les ont-elles jamais eux ?

Illustration de Yoshi Sodeoka

Le soir de Yom Kippour, à la fin du mois dernier, Mark Zuckerberg a posté sur Facebook un court message dans lequel il demandait pardon à ses amis non seulement pour ses erreurs personnelles mais aussi pour ses erreurs professionnelles, et en  particulier pour "la façon dont on s’est servi de mon travail pour nous diviser plutôt que pour nous rassembler.» Il profitait de la tradition juive du Jour du Grand Pardon pour faire le bilan de l'année écoulée et s'engager à «essayer de s'améliorer » .

Zuckerberg, dont le tempérament est généralement jovial, n’est pas coutumier de déclarations aussi  sombres et auto-critiques.Il lui est arrivé d’exhorter ses employés de Facebook à être « hyper-réactifs et iconoclastes ». Par le passé, quelles fautes professionnelles M. Zuckerberg ou n’importe lequel de ses pairs  auraient-ils eu à se faire pardonner ? Avoir créé des sites super cools qui relient en toute transparence des milliards de gens à leurs amis et leur permettent d’accéder à la somme mondiale des connaissances ?

Mais dernièrement il est devenu impossible d’ignorer les inconvénients de la « technologie de rupture »prônée par la Silicon Valley .

Facebook a subi  un flot de révélations sur des  agents russes qui auraient utilisé sa plateforme pour influencer l'élection présidentielle de 2016 en attisant la haine raciale. Google a tenu un rôle comparable en publiant des messages ciblés incendiaires pendant les élections, et a semblé jouer un rôle important cet été dans l’éviction par un  important groupe de réflexion libéral, New America,   d'un expert éminent, pour ses critiques envers le pouvoir des monopoles numériques .

Certains au sein du groupe ont affirmé qu'il avait été licencié pour tranquilliser Google et son directeur  exécutif, Eric Schmidt, tous deux donateurs de longue date, bien que le président exécutif de New America et un représentant de Google aient nié tout lien avec cette affaire.

Pendant ce temps, Amazon,  qui vient de racheter  Whole Foods , une  chaîne de supermarchés, et qui a entrepris la construction de magasins traditionnels, poursuit sa stratégie fabuleusement lucrative qui consiste à s’appuyer sur sa position de monopole en ligne pour acquérir également une position de monopole dans le commerce hors ligne .

La tournure menaçante que prennent les événements a passablement dérouté le public, allant à l'encontre de tout ce que la Silicon Valley  professait. Google, par exemple, dit que son but est «d'organiser l'information globale pour la  rendre universellement accessible et utilisable», un but qui pourrait être celui de votre bibliothèque locale tout autant que celui d'une des 500 plus grosses entreprises des USA. De même, Facebook vise à «donner aux gens le pouvoir de créer des liens communautaires et de rapprocher les  peuples du monde entier ». Même Amazon a cherché à devenir, selon les mots de son fondateur, Jeff Bezos, «l'entreprise qui se préoccupe le plus de ses clients depuis le commencement des temps ».

Dès le départ ou presque, le ouèbe a suscité l'inquiétude du public - votre ordinateur était relié à un réseau qui dépassait votre entendement et pouvait vous envoyer des vers, des virus et vous suivre à la trace - mais nous étions néanmoins enclins à accorder à ces ardents innovateurs  le bénéfice du doute.

Ils étaient de notre côté quand il s’agissait de rendre la toile sûre et utile, et il était donc facile d'interpréter chaque faux pas comme un accident malheureux sur la voie de l'utopie numérique plutôt que comme un subterfuge destiné à s’assurer la domination du monde.

Maintenant que Google, Facebook et Amazon ont acquis des positions dominantes dans le monde, la question qui se pose est la suivante : peut-on  convaincre le public du caractère destructeur de la Silicon Valley ?  Et disposons-nous encore des outils réglementaires et de la cohésion sociale nécessaires pour contenir les monopoles avant qu'ils ne détruisent les fondements de notre société?

De l'avis de tous, ces programmeurs devenus entrepreneurs croyaient en leurs nobles paroles et ne tenaient pas spécialement, au départ, à s’enrichir grâce à leurs idées.   Un article de 1998 de Sergey Brin et Larry Page, alors étudiants en informatique à Stanford, soulignait les bienfaits pour la société de leur nouveau moteur de recherche, Google, qui serait ouvert à l'examen des autres chercheurs et ne dépendrait pas  des revenus de la publicité. Le public avait besoin d'être sûr que personne ne manipulait leurs recherches  pour des raisons commerciales.

Pour illustrer leur propos,  Brin et Page se vantaient de la pureté des résultats de leur moteur de recherche pour la requête «téléphone cellulaire»; on trouvait en tête de liste une étude expliquant le danger de conduire en téléphonant. Le prototype de Google était encore sans publicité, mais qu'en était-il des autres, qui acceptaient des publicités?  Brin et Page avaient des doutes: "Nous nous pensons que les moteurs de recherche financés par la publicité favoriseront évidemment les annonceurs au détriment des besoins des consommateurs."

Il y avait un besoin crucial pour "un moteur de recherche compétitif qui soit transparent et qui évolue au niveau universitaire", et Google devait être l’outil internet de cette élite. Jusqu'à ce que Brin et  Page soient acquis à l'esprit d'entreprise omniprésent à Stanford - une réunion avec un professeur a mené à une réunion avec un investisseur, qui a signé un chèque de 100 000 dollars avant même que Google ne devienne  une entreprise. En 1999, Google a rendu public un investissement de 25 millions de dollars de capital-risque tout en soutenant que rien n'avait changé. Lorsque des journalistes ont demandé à Sergey Brin comment Google envisageait de gagner de l'argent, il a répondu: «Notre objectif est de maximiser l'expérience de recherche, et non de maximiser les revenus de la recherche ».

Mark Zuckerberg a agi de la même manière dès la création de Facebook. Un réseau social était une chose trop importante pour qu’on la souille avec du commerce, a-t-il déclaré au Harvard Crimson   en 2004. « C’est à dire,  oui, nous pouvons gagner beaucoup d'argent - [mais] ce n'est pas le but", a-t-il dit à propos de son réseau social, qui s’appelait encore thefacebook.com. «Tout le monde à Harvard peut trouver un emploi et gagner beaucoup d'argent. Mais ce n’est pas tout le monde à Harvard qui peut avoir un réseau social. J'apprécie cela plus comme outil que comme moyen de gagner de l'argent. »  Zuckerberg  soutenait  qu'il ne céderait pas aux chasseurs de profits; Facebook resterait fidèle à sa mission de relier le monde.

Sept ans plus tard,  Zuckerberg avait, lui aussi, succombé au charme du capital-risque de la Silicon Valley, mais il semblait le regretter. "Si je débutais maintenant", a-t-il déclaré à un journaliste en 2011, "je serais simplement resté à Boston, je pense", avant d'ajouter: « Il y a des aspects de la culture ici qui se concentrent un peu trop  sur des objectifs à courte vue, et ça m’ennuie.  Vous savez, il y a des gens qui veulent créer une entreprise histoire de créer une entreprise, sans savoir, comment dire, quoi en faire. »

Pourtant, les fondateurs de Google et Facebook ont  fini par se rendre compte que les investisseurs n’avaient pas adhéré à un club de bienfaisance, et ceux-ci ont réclamé des comptes.

En fin de compte, Brin et Page ont accepté sous la pression d'afficher de la publicité à côté des résultats des recherches et, finalement, d’admettre  un directeur général venu de l’extérieur, Eric Schmidt.  Zuckerberg a accepté d'inclure des publicités dans le fil d’actualité et a transféré un programmeur très populaire vers le secteur de la publicité sur les mobiles en lui disant: «Ne serait-ce pas amusant de construire une entreprise d'un milliard de dollars en six mois? »

En effet, on pouvait gagner  des fortunes de plusieurs milliards de dollars en profitant de la relation floue qui existe entre le public et les entreprises technologiques. Nous savions tous que rien n’est gratuit, une idée admirablement exprimée ainsi en 2010 dans un commentaire publié sur le site ouèbe MetaFilter : «Si vous ne payez pas, vous n'êtes pas le client; vous êtes la marchandise. »  Mais en pratique, comment s’en apercevoir ? Une grande partie de ce qui se passe entre le public et la Silicon Valley est invisible - des algorithmes écrits et contrôlés par des génies de l’informatique capables d'exploiter votre identité bien mieux que vous ne sauriez le faire vous-même.

Après avoir changé d’attitude quant à la recherche du profit, Brin, Page et Zuckerberg  ont constaté une chose étrange - le public ne semblait pas s'en soucier. « Savez-vous quelles sont les réactions les plus courantes, en fait ? », a répondu  Brin en 2002 lorsqu'on l’a interrogé sur la réaction à l'adoption de la publicité par Google. « C’est, quelles publicités? "Les gens n'ont pas fait de recherches qui les fassent apparaître, ou bien ils ne les ont pas remarquées. La troisième possibilité est que les publicités  sont apparues et ils les ont remarquées, puis ils les ont oubliées, ce qui me semble le scénario le plus probable. »

Les interactions entre les gens et leurs ordinateurs ont toujours eu un côté obscur, et cette opacité serait facile à exploiter pour les programmeurs. John McCarthy, le pionnier de l’informatique qui a formé les premiers hackers du M.I.T. et qui, par la suite, a dirigé le laboratoire d'intelligence artificielle de Stanford, craignait que les programmeurs ne comprennent pas leurs responsabilités. « Les ordinateurs finiront avec la psychologie qui convient à leurs concepteurs (et ce seront des salauds de fascistes si ces concepteurs n'y pensent pas à deux fois) », écrivait-il en 1983 . "Les concepteurs de programmes ont tendance à considérer les utilisateurs comme des idiots qui ont besoin d'être contrôlés. Ils devraient plutôt considérer leur programme comme un serviteur que son maître, l'utilisateur, devrait  pouvoir contrôler. "

Cela s’appelle l’effet Eliza. En 1966, Joseph Weizenbaum professeur au M.I.T., a développé un programme informatique, Eliza, qui imitait un psychothérapeute. Il était programmé pour poser à l’utilisateur des questions sur ses sentiments envers ses parents ou essayer de le faire parler en reformulant sous forme de question ce que l’utilisateur avait dit.  Le programme a immédiatement touché une corde sensible, devenant un phénomène national, à la grande surprise de Joseph Weizenbaum. Par exemple, le New York Times s'est pâmé :  « Un ordinateur a été formé à comprendre l'anglais. »

En fait, Eliza ne comprenait rien et n’a jamais été capable de partager des idées avec un «patient». Eliza répondait de façon mécanique à tout ce qui apparaissait à l'écran. Une typique séance de thérapie se muait  rapidement en un sketch des Monty Python. (Patient : « Tu n'es pas très agressive, mais je pense que tu ne veux pas que je le remarque. » Eliza : «  Qu'est-ce qui vous fait penser que je ne suis pas très agressive ? » Patient: « Tu ne te disputes pas avec moi. » Eliza: « Pourquoi penses-vous que je ne me dispute pas avec vous ? »)

Imaginez la surprise de M. Weizenbaum quand sa secrétaire leva les yeux de son ordinateur et interrompit ses échanges avec Eliza pour lui dire: «Est-ce que ça vous dérangerait de quitter la pièce, s'il vous plaît?» Elle voulait avoir une conversation privée avec une machine ! Complètement effaré, Weizenbaum a soudain compris de quels méfaits seraient capables des programmeurs qui sauraient manipuler les ordinateurs,  et nous tous potentiellement . Il a vite changé son fusil d’épaule et a consacré ses années restantes à protester contre ce qu'il considérait comme l'amoralité de ses confrères informaticiens, se référant fréquemment à son expérience de jeune réfugié de l'Allemagne nazie.

Dans son livre mémorable contre l’Intelligence Artificiell eparu au milieu des années 1970,  « Computer Power and Human Reason », Weizenbaum a décrit l’ambiance des laboratoires informatiques. "Des jeunes hommes brillants et échevelés,  aux yeux  brillants enfoncés dans leurs orbites, sont assis devant des consoles d'ordinateur, les bras raides et  les doigts en position de tir, déjà prêts à frapper sur les boutons et les touches sur lesquels leur attention semble être aussi rivée que celle d’un joueur sur les dés qui roulent",  écrivait-il. "Ils n’existent, du moins dans ce contexte, que par et pour les ordinateurs. Ce sont des « informaticiens-clochards », des programmeurs compulsifs. "

Il s'inquiétait de les voir ainsi, à ses yeux de jeunes étudiants sans perspective sur la vie, et que ces âmes tourmentées puissent devenir nos futurs dirigeants. Ni M. Weizenbaum  ni M. McCarthy ne mentionnaient, bien que cela fût évident, que cette génération ascendante était presque entièrement composée d’hommes blancs avec une forte affinité pour des gens de même statut. En un mot, ils étaient incorrigibles, habités à avoir le contrôle total de ce qui apparaissait sur leur écran. « Aucun dramaturge, aucun metteur en scène, aucun empereur, si puissant soit-il »,  a écrit Weizenbaum, « n'a jamais exercé une autorité aussi absolue sur une scène ou sur un champ de bataille, ni dirigé des bataillons ou des acteurs aussi dévoués."

Bienvenue à Silicon Valley, 2017.

Comme le craignait  Weizenbaum, les dirigeants actuels des firmes de haute technologie ont découvert que les gens font confiance aux ordinateurs et se frottent les mains en découvrant les possibilités que cela leur offre. Les exemples de manipulation dont est coupable la Silicon Valley sont trop nombreux pour être énumérés : les messages d’alerte, les augmentations de prix en période de pointe, les recommandations d’amis, les suggestions de  films, « les gens qui ont acheté ceci ont aussi acheté cela », etc..

Dès le début, Facebook s'est rendu compte qu'un obstacle empêchait les gens de rester connectés. « Nous  avons découvert un nombre magique : chacun devait trouver 10 amis », se rappelait  Zuckerberg en 2011. « Et une fois que vous aviez 10 amis, vous aviez assez de choses à lire sur votre fil d'actualités à un intervalle convenable pour  que ça vaille la peine de retourner sur le site. »  Facebook allait concevoir son site pour les nouveaux arrivants, de sorte qu'il n’aient qu’à y trouver des «amis».

La règle des 10 amis est l'une des manipulations préférées des entreprises technologiques, l'effet de réseau. Les gens utiliseront votre service – aussi mauvais soit-il  - si d'autres l’utilisent. C’est un raisonnement tautologique qui s'est néanmoins avéré juste : si tout le monde est sur Facebook, alors tout le monde est sur Facebook. Vous devez faire  le nécessaire pour que les gens continuent à se connecter, et si des rivaux émergent, ils doivent être éliminés ou, s'ils offrent trop de résistance, il faut les racheter.

La croissance devient la motivation primordiale - une chose précieuse en soi, mais pas pour  les bienfaits qu’elle apporte à l’humanité. Facebook et Google peuvent arguer de la grande utilité qu’il y a à être le dépositaire central des données de tous les gens et de toutes les informations, mais une telle domination du marché a des inconvénients évidents, et pas seulement l’absence de concurrence. Comme nous l'avons vu, l'extrême concentration de la richesse et du pouvoir est une menace pour notre démocratie en dispensant  certaines personnes et entreprises de l’obligation de rendre des comptes.

En plus de leur pouvoir, les entreprises technologiques détiennent un outil que d'autres industries puissantes n'ont pas: la sympathie générale du public. À s’opposer à la Silicon Valley, on peut paraître s'opposer au progrès, même si on a défini  le progrès comme des monopoles en ligne,  par une propagande qui fausse les élections,  par des voitures et des camions sans chauffeurs qui menacent de détruire les emplois de millions de gens, par l'ubérisation de la vie au travail, où chacun d'entre nous doit se débrouiller dans une impitoyable  économie de marché.

Il devient évident que ces entreprises ne méritent pas le bénéfice du doute. Nous avons besoin d'une plus grande réglementation, même si cela gêne l'apparition de nouveaux services. Si nous sommes incapables de bloquer leurs projets - si nous ne pouvons pas dire que les voitures sans conducteur ne constituent pas un objectif valable, pour ne donner qu'un exemple – alors, avons-nous le moindre contrôle sur notre société ? Nous devons casser ces monopoles en ligne, parce que si quelques personnes  décident pour nous de la façon dont nous communiquons,  faisons nos courses, nous informons, alors quel  contrôle avons-nous sur notre propre société?

Par curiosité, l'autre jour j'ai cherché "téléphones portables" sur Google. Avant même de trouver un article un tant soit peu critique sur les téléphones portables, j'ai dû dérouler des pages de publicités pour des téléphones et des listes de téléphones à vendre, des guides d’achat de téléphones et des plans  qui indiquent l’itinéraire pour se rendre dans des magasins où on vend des téléphones, soit une bonne  vingtaine de résultats. Quelque part, il doit y avoir un ou deux'anciens étudiants idéalistes qui se disent : « Tu vois ! Je te l'avais bien dit! »

The Know-It-Alls



The Know-It-Alls

The Rise of Silicon Valley as a Political Powerhouse and Social Wrecking Ball
The New Press

Available: October 2017

 

hardcover

5 1/2 x 8 1/4 , 272 pages

ISBN: 978-1-62097-210-6

Also available as an e-book

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Purchase hardcover — $25.95

 

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Noam Cohen

Original: Silicon Valley is not your friend

Traductions disponibles : Español 

Source : Tlaxcala, le 23 octobre 2017


 

 

 

 
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