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Le roi bourbonien Felipe VI, sur le chemin de l'Estoril*

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aut_1935BisVoici le commentaire du politologue Juan Carlos Monedero, l’un des fondateurs de Podemos, sur le message télévisé du roi d’Espagne du 3 octobre

J’écrivais il y a un an et demi que le Roi Felipe VI promouvrait un référendum sur la Catalogne pour "justifier son règne". C'était l'attitude la plus intelligente, et ce que ses conseillers lui recommanderaient. Un roi pour qui personne n'a voté a besoin d'asseoir son autorité sur quelque chose de plus que le simple fait d'être un Bourbon, fils de son père, et héritier au XXIème siècle d'un poste de travail stable dans la politique - grâce, il faut le dire, au coup d'État de 1936.

Mais, de même que Rosa Diez (1) - de plus en plus vociférante - s'est, en son temps, tiré elle-même une balle dans le pied en refusant de s'allier avec Rivera (2), Felipe VI a décidé de se jeter dans les bras du parti le plus corrompu d'Europe et responsable du gâchis dans lequel nous nous trouvons. Pendant les journées de l'assaut contre la Bastille, Louis XVI, qui s'ennuyait, écrivit dans son journal : "rien, rien, rien". Un grave problème, pour les rois, c'est qu'ils finissent par croire qu'ils sont rois. Et ils oublient que les gens ne peuvent consentir à un règne que s'ils comprennent qu'il sert à quelque chose.


C'est arrivé à son père, le Roi Emérite, à qui les Espagnols offrirent la légitimité démocratique parce qu'il avait arrêté un putsch, celui du 23 Février [1981 NdT], qui était sorti de son entourage le plus proche. Paradoxes de l'Histoire, qui sauvèrent son règne et lui permirent de continuer à faire un travail lucratif de lobbyiste et, au passage, de faire tout ce qui lui chantait. Juan Carlos avait été nommé successeur, avec le titre de roi, par le dictateur Franco, et il fut confirmé comme tel par la Loi pour la Réforme Politique, dernière loi franquiste, qui fut aussi la première loi de la démocratie. Son père, Juan de Bourbon, lui remit à contrecœur la légitimité monarchique deux semaines avant les élections de 1977. Et, à part les informations qui sortaient de temps à autre sur ses aventures extraconjugales, il n'avait rien fait de remarquable si ce n'est de bourbonner. Mais les médias le présentèrent comme celui qui avait arrêté le putsch du 23 Février, et les Espagnols avalèrent le conte. Le journal El Pais fit le reste.

Le fils avait besoin de quelque chose de ce genre, et l'occasion en or c'était, quarante ans après la Constitution de 1978, de diriger une réforme qui puisse trancher le débat territorial. Mais il a commis une terrible erreur et il ne doit pas exclure que nous, les Espagnols, nous décidions, comme ce fut le cas au XIXème siècle avec Isabel II et au XXème siècle avec Alfonso XIII, de nous passer de ses services et de l'inviter à chercher une résidence hors du Palais de la Zarzuela.

La Catalogne est une nation, et, s'il faut le répéter, c'est parce que l'Espagne - ma nation à l'heure actuelle, avec laquelle je veux affronter les problèmes globaux du XXIème siècle - a reçu de mauvaises leçons et a été mauvaise élève. Les constituants de 1978 le savaient, et ils l'ont écrit dans l'article 2, dans les termes de l'époque (ils parlèrent de "nationalités" parce qu'on entendait des bruits de sabre). Chaque fois que nous, les Espagnols, avons voté en liberté, la nature plurinationale de l'Espagne a émergé. La seule solution, pour ne pas casser notre nation de nations, c'est ou une dictature, ou un accord entre les divers territoires de l'État. Certes, certains ont aboyé : "sus à eux !". Mais c'est une minorité -même si ni eux ni nous ne l'avons fait savoir.

Nous avions beaucoup avancé avec l'Estatut [de 2006 NdT], qui remplissait le mandat de la Constitution - le cadre territorial serait décidé en commun, par le Parlament catalan, par le Parlamento espagnol et par le peuple de Catalogne en référendum -, mais le PP rompit l'accord en tripatouillant les articles 151 et 152 (3) et en remettant la responsabilité politique à un Tribunal Constitutionnel. Et pas à n'importe quel Tribunal Constitutionnel, puisqu'il était présidé par un juge qui a la carte du PP. L'impasse actuelle a été mise en place quand Rajoy s'est mis à recueillir des signatures dans la rue pour freiner l'Estatut qui exprimait la volonté constitutionnelle. Le PP est arrivé trop tard à la démocratie (aux libertés, à la Constitution, aux Autonomies, au divorce, à l'avortement, au mariage homosexuel, au droit de grève, à la liberté d'expression) et, si nous ne faisons pas attention, il reviendra à ses origines.

En ce 3 octobre, le Roi Felipe VI a perdu l'occasion de faire valoir l'article 56 de la Constitution qui dit : "Le Roi est le Chef de l'État, symbole de son unité et sa permanence, il arbitre et modère le fonctionnement régulier de ses institutions". Le Roi a préféré se faire le garçon de courses de Rajoy et de ses thèses, qui ont obtenu ce beau résultat : en plus des indépendantistes, en Catalogne, le PP a aussi contre lui les non-indépendantistes. Le PP en Catalogne n'obtient même pas 8% des voix, et il a décidé de transformer cet échec en une occasion de dresser des Espagnols contre des Espagnols. C'est Rajoy qui a multiplié le nombre des indépendantistes. Ne devrait-on pas, dans son camp, l'accuser de trahison contre la patrie ?

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Juan Kalvellido, Tlaxcala

Felipe VI aurait eu besoin de courage pour affronter le gouvernement de Rajoy et la brutalité de la répression du PP en Catalogne, qui a laissé l'Europe démocratique stupéfaite. Il ne s'agissait pas du tout pour lui d'adopter l'attitude de Puigdemont qui est clairement en dehors de la Constitution, mais il aurait dû comprendre que le conflit est politique, et non une question de code pénal. Et il aurait pu, lui surtout, appeler au dialogue. Mais il a décidé de brandir lui-même la matraque au lieu de se rendre auprès des victimes de la violence d'une Garde Civile et d'une police qui, sauf quelques individus pleins de rage, auraient préféré être ailleurs, en train, par exemple, d'arrêter des coupables de corruption. Ce ne fut pas non plus facile pour son père de neutraliser le putsch auquel il avait collaboré, d'une façon ou d'une autre ; mais il pesa le pour et le contre, se laissa quelques heures de réflexion, et prit la bonne décision. Et il put régner pendant quarante ans. En se souvenant, peut-être, que son père avait passé une grande partie de sa vie à l'Estoril*. Felipe VI s'est mis du côté du PP qui fait face à 800 chefs d'accusation pour corruption et à la réprobation de l'Europe pour la brutalité de la répression. Bel arbitre, en vérité.

La solution aux nombreux problèmes de l'Espagne - le conflit avec la Catalogne, mais aussi la corruption, le chômage, la mise à sec de la tirelire des retraites, la violence en Murcie contre la population, la précarité du travail, les expulsions, les coupes dans la Santé et l'Éducation, l'émigration de nos jeunes, les problèmes de désertification liés au changement climatique - passe par la négociation d’un nouveau contrat social. C'est-à-dire par un processus constituant. Quarante ans après la dernière Constitution, qui veut empêcher que nous les Espagnols nous mettions d'accord sur les bases de notre vivre ensemble ?

Les erreurs commises par le gouvernement du PP en Catalogne nous obligent, nous, tous les Espagnols, à discuter de nouveau, dans le calme et la fraternité, les bases de notre contrat social. Ceux d’entre nous qui ne voulons pas que la Catalogne se mette à genoux ni qu'elle ne voie d'autre issue que de sortir de l'Espagne, nous appelons à un processus constituant. C'est la "seconde Transition" dont on s'est tant gargarisé, son moment est venu, mais,  quatre décennies après la mort de Franco, elle doit assumer, pour la première fois, une bonne dose de rupture. Tout particulièrement avec les nostalgiques du franquisme et leurs méthodes, et pour que le pays ne se casse pas. Après tout, ce n'est pas si compliqué. Pour la Catalogne, il suffirait d'un nouvel accord économique qui n'oublie pas la solidarité, l'autogestion dans les questions linguistiques et culturelles, la reconnaissance constitutionnelle de son identité comme nation, le transfert de compétences et la participation à la gestion de l'État, et un engagement fédéral authentique qui fasse réellement que, par exemple, le Tribunal Constitutionnel puisse se trouver à Barcelone. Et, bien sûr, que les Catalans décident, par un référendum négocié avec l'État et contraignant pour les deux parties, l'union ou la rupture avec l'Espagne.

La discussion sur la monarchie n'était pas à l'ordre du jour. Mais l'attitude de Felipe VI l'a remise sur la table. Jaime Miquel disait que l'Espagne qui émerge est plurinationale, et ne pas le comprendre fait de Ciudadanos une simple béquille du PP, du PSOE une girouette qui oscille entre la honte et des attitudes pathétiques, et place le roi sur le chemin de l'Estoril*. Quant à nous, les citoyens, il nous revient d'assumer nos responsabilités. Et la toute première, c'est de faire dégager tous les hommes politiques coupables de nous avoir conduits à ce chaos qu'est devenue notre démocratie. Ils ont mal fait leur travail, il faut les sortir. Et Felipe VI, le roi inédit, a décidé de jouer du côté de ceux dont nous ne voulons plus.

NdlT

1. Rosa Diez, ancienne militante du PSOE, a fondé en 2007 un parti qui préconise une attitude plus dure à l'égard des autonomies, UpyD (Union, progrès et démocratie).

2. Albert Rivera, Président de Ciudadanos (Citoyens), parti qui a mordu sur l'électorat du PP en Catalogne par des positions hostiles aux autonomies.

3. Articles fixant notamment les modalités d'une modification de la Constitution.

*L'Estoril es la station balnéaire portugaise où Francisco Franco envoya en exil Don Juan de Borbon y Battenberg, Comte de Barcelone, et son épouse la Princesse Maria de Borbon y Orleans, les grands-parents de Felipe VI. Ils vécurent dans la Villa Giralda. [NdE]

Juan Carlos Monedero

Original: Felipe VI, caminito de Estoril*

Traduit par Rosa Llorens

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 7 octobre 2017

Traductions disponibles: Italiano 


 

 

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