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La démesure, l’ignorance systémique, et la destruction du monde naturel

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aut_3586BisQuelques éléments de réflexion sur la civilisation, la démesure, l’ignorance systémique et la destruction du monde naturel (l’écocide) :

Une des choses qui m’ont toujours semblé choquante, comme si elle témoignait de l’impasse dans laquelle s’enlise la civilisation, c’est qu’au sein du panel excessivement diversifié de ses « programmes » éducatifs, la biologie (« Science de la vie, étude des êtres vivants ») ne soit qu’une option parmi tant d’autres.

Bien sûr, elle incorpore les SVT (Sciences de la vie et de la Terre) dans son enseignement primaire et secondaire, mais il s’agit uniquement de rudiments assez sommaires, bien souvent anthropocentrés, témoignant de bien peu de respect du vivant (vivisection industrielle) et vite oubliés. Cette absence d’enseignement se double d’une absence d’expérience personnelle, puisque la relation du citadin — qui évolue dans un environnement entièrement artificiel — au monde naturel est extrêmement appauvrie, et détraquée (phénomène d’aliénation).

 

« Aujourd’hui, nous vivons pour la plupart dans des villes. Cela signifie que nous vivons pour la plupart dans ces cellules isolées, complètement coupées de tout type d’information ou d’expérience sensorielle qui ne soit pas de fabrication humaine. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on touche, est produit par l’humain. Toutes les informations sensorielles que l’on reçoit sont fabriquées, et bien souvent véhiculées par l’intermédiaire de machines. Je pense que la seule chose qui rende cela supportable est le fait que nos capacités sensorielles soient si terriblement atrophiées — comme elles le sont chez ce qui est domestiqué — afin que nous ne nous rendions pas compte de ce qui nous manque. L’animal sauvage reçoit des informations pour tous les sens, d’une quantité innombrable de sources différentes, à chaque moment de la vie. Nous n’en recevons que d’une seule source — nous-mêmes. C’est comme faire un solitaire dans une chambre de résonance. Les gens qui font du solitaire font des choses étranges. Et l’expérience commune des victimes de privations sensorielles est l’hallucination. Je pense que le patrimoine culturel que l’on reçoit, nos croyances et idéologies anthropocentrées, peuvent aisément être perçues comme des hallucinations institutionnalisées. »

— John Livingston, naturaliste canadien.

Ce qui signifie et ce qui fait que, concrètement, la plupart des gens ne savent que très peu de choses sur la vie et sur le vivant en général, sur ses équilibres, ses imbrications, ses interdépendances, ses symbioses, et ses conditions. Sur la relation et la dépendance de l’humain au monde naturel. La plupart des gens ne savent pas comment vivent les plantes, les fleurs, les arbres (et le plancton) qui font l’air qu’ils respirent, et qui font, avec les animaux, les insectes et d’innombrables autres organismes, le sol dont ils dépendent.

Et pourtant, quoi de plus important, de plus fondamental, pour celui qui vit sur Terre, que d’en connaître l’écologie (du grec oikos : maison et logos : discours ou science). Celui qui ne connaît pas la science de sa maison, qui ne connaît pas sa maison, comment peut-il y vivre ?

Malheureusement, il n’y a pas que dans le domaine de l’écologie que l’ignorance pose problème. La société industrielle dans laquelle nous vivons repose sur un nombre toujours croissant de technologies et de structures politico-économiques de plus en plus complexes, élaborées (et donc comprises, au moins un minimum) par un nombre d’individus toujours plus restreint.

Arrive ce qui devait arriver dans une telle configuration : plus personne n’est en mesure d’appréhender les tenants et les aboutissants de la société dont nous participons tous. Au mieux, certains peuvent devenir des spécialistes d’un de ses innombrables aspects. C’est ainsi que quelques « experts » règnent chacun sur leur domaine d’expertise, tandis que la plupart des gens ne comprennent du monde que ce que les médias de masse en relatent (c’est-à-dire bien peu de choses, souvent erronées, mais désormais en haute définition).

Cette situation grotesque et dangereuse peut être illustrée par le soutien aveugle de masses d’individus envers telle ou telle politique gouvernementale, dont ils ne savent presque rien, ou par la foi religieuse qui caractérise le comportement de l’homo consommatus (cet « animal dépensant, c’est-à-dire qui cesse de penser »). En effet, lorsque ce dernier achète un produit, quel qu’il soit, dans un supermarché ou sur internet (un shampooing, un ordinateur portable, un couteau, un sirop de framboise, une fenêtre en double-vitrage, une table en bois…), il ignore presque tout de sa provenance, des matières premières nécessaires à sa fabrication, de leur provenance, des êtres humains exploités au cours de sa conception, etc. Beaucoup ne cherchent même pas à savoir, rationalisent leur achat et n’y voient aucun problème.

 

Dans une société hautement technologique et de taille démesurée, inhumaine, dont l’ampleur dépasse l’entendement d’un homme, par définition, rien ne peut résoudre ce problème de l’ignorance généralisée, qui ne peut être résolu que dans une société à taille humaine.

« Parce que dans la réalité, la taille n’est pas un paramètre que l’on pourrait fixer à volonté : chaque être vivant n’est viable qu’à l’échelle qui est la sienne. En deçà ou au-delà, il meurt, à moins qu’il ne parvienne à se métamorphoser. Il en va de même pour les sociétés et les cultures. »

— Olivier Rey, Une question de taille, 4ème de couverture (2014)

 

Les technologies dites « vertes » ou « propres », ou « renouvelables » (pour prendre en exemple la principale solution mise en avant par les médias de masse pour résoudre tous nos problèmes écologiques), en tant que produits de l’économie industrielle mondialisée, se développent également sur le substrat infertile de l’ignorance systémique. Quelques exemples :

La plupart des gens ignorent tout de la biologie des rivières, des fleuves, ou de tel ou tel rivière ou fleuve en particulier, ils ne savent pas quelles espèces de poissons ou d’oiseaux y vivent, quelles espèces végétales en dépendent, etc., et pourtant beaucoup pensent (croient) de manière assez vague que les barrages produisent une hydroélectricité « renouvelable » sans endommager les cours d’eau où ils sont implantés.

Mais les barrages constituent toujours d’importantes nuisances écologiques, et parfois sociales (pour plus de détails, je vous renvoie à un autre article, intitulé « Comment les barrages détruisent le monde naturel »).

La plupart des gens pensent (croient) que les panneaux solaires sont une invention merveilleuse permettant de produire de l’électricité sans endommager le monde naturel. Et pourtant la plupart des gens ignorent tout des matériaux nécessaires à leur fabrication, de leur provenance, de leur toxicité, de la main d’œuvre requise, de son salaire, de ses conditions de travail, etc.

La plupart des gens pensent (croient) la même chose des éoliennes.

Mais les panneaux solaires requièrent d’importantes extractions minières de matières premières, dont : l’arsenic (semi-conducteur), l’aluminium, le bore (semi-conducteur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photovoltaïques), le gallium, l’indium (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le minerai de fer (acier), le molybdène (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le phosphore, le sélénium, le silicium, l’argent, le tellure et le titane. Les éoliennes dépendent également des extractions d’un certain nombre de matières premières, dont le néodyme, et de la fabrication de tonnes de ciment, d’acier, etc.

Rien de tout cela n’est anodin pour le monde naturel. Où sont extraits ces matériaux, dans quels biotopes ? Avec quels impacts, quelles conséquences sur le court et le long terme ? Que nécessite leur extraction en termes de machines, de main d’œuvre, d’énergie, de transport ?

En y regardant de plus près, on s’aperçoit rapidement que le développement des technologies dites « vertes » s’inscrit lui aussi dans une logique d’extractivisme, d’utilisation de ressources non-renouvelables, de surexploitation de ressources renouvelables, de perturbations et de pollutions de nombreux écosystèmes. Autant de pratiques écologiquement insoutenables.

Et pour quoi ?

Pour alimenter en électricité une myriade d’appareils électriques (futurs « e-déchets », ce que nous allons voir) dont les humains ont été rendus dépendants au cours, seulement, des dernières décennies. Pour alimenter en électricité ces innombrables appareils superflus (manifestement, puisque l’humanité s’en est passée durant la quasi-totalité de son existence), produits en masses.

S’ils venaient à se pencher sur ces questions (comme sur tant d’autres), la plupart des gens comprendraient rapidement de quoi il retourne (pour plus de détails sur le problème des énergies dites renouvelables, vous pouvez consulter cet article : « L’étrange logique derrière la quête d’énergies ‘renouvelables’ »).

 

Malheureusement, la plupart n’en ont ni le temps ni l’envie ; l’asservissement salarial, épuisant, écrasant, léthargisant, et la culture du divertissement, son corollaire tout aussi toxique, s’en assurent.

« Pas étonnant que nous ne défendions pas la terre où nous vivons. Nous n’y vivons pas. Nous vivons dans des séries télévisées, ou dans des films, des livres, ou aux côtés de célébrités, ou au paradis, selon des règles, des lois et toutes sortes d’abstractions inventées par des gens que nous ne connaissons pas. Nous vivons à la fois nulle part et un peu partout, sauf dans nos propres corps, sur ce territoire particulier, à ce moment précis, et dans ces circonstances spécifiques. Nous ne connaissons même pas l’endroit où nous vivons. Avant de pouvoir accomplir quoi que ce soit, nous devons remédier à cela. »

Derrick Jensen, Endgame Vol. 2

Si tu ne comprends pas ce qui est en jeu, abstiens-toi, devrait être un principe de précaution élémentaire, respecté en tous lieux et en tous temps.

Paradoxalement, étant donné les innombrables crises écologiques et sociales auxquelles la planète et les humains sont confrontés, il devrait être clair que nos dirigeants sont soit des incapables, soit des fous dangereux, soit les deux. Et pourtant, la plupart des gens continuent à leur faire confiance, ou du moins à espérer qu’un meilleur dirigeant advienne, sans comprendre la nature systémique de l’arrivée au pouvoir d’incapables et/ou de fous dangereux.

Un des premiers gestes sociaux et écologiques que l’on peut faire, ce n’est donc pas de soutenir aveuglément les « solutions » qu’ils nous présentent, comme le déploiement des technologies « vertes », mais de se renseigner sur leur réalité. Sur ce qu’est un barrage, par exemple, sur les matériaux nécessaires à sa construction, leur provenance, leur quantité, leur renouvelabilité, sur les espèces qui vivent dans, sur, ou aux environs du cours d’eau concerné (les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux, la macrofaune en général, la microfaune, les espèces végétales), et qui en dépendent, sur l’importance de l’eau et des sédiments charriés pour l’ensemble des zones que le cours d’eau traverse, et ainsi de suite.

Un des premiers gestes sociaux et écologiques que l’on peut faire, c’est donc d’apprendre, d’étudier le monde de manière proactive (au contraire de la manière scolaire, coercitive, imposée, et, dans une société profondément inégalitaire, nécessairement biaisée, cf. « Scolariser le monde », un excellent documentaire de Carol Black).

Le monde naturel est infiniment complexe, et constitué d’un enchevêtrement considérable de relations. Et de la bonne santé des biotopes dépend la bonne santé des sociétés humaines : une rivière où le poisson abonde et dont l’eau est propre constitue une source de subsistance soutenable pour les humains prêts à respecter ses équilibres biologiques. Au contraire, une rivière où le poisson se fait rare, dont le charriage des sédiments est entravé, et où l’eau est polluée n’est plus en mesure de soutenir la prospérité des espèces vivantes, ainsi que les cycles naturels desquels elle participait ; elle s’enlise alors dans un cercle vicieux de dégradations, qui, du fait des nombreuses intrications de la biosphère, dépasse son seul territoire géographique.

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Nicolas Casaux

 
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