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“Vous qui bâtissez Sion dans le sang, Et Jérusalem dans l’injusticeˮ*

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aut_4743BisOù en est Israël aujourd’hui ? Comment comprendre les gesticulations diplomatiques autour du spectre d’un « État palestinien » ? Où va la lutte pour la libération de la Palestine ? Pour répondre à ces questions, l’illustre historien marxiste Perry Anderson brosse un tableau complet de la politique israélienne depuis les accords d’Oslo. Dénonçant ces accords comme une reddition sans principes, il tire aussi le fil des péripéties qui ont mené la direction palestinienne où elle en est aujourd’hui, au sein d’une Autorité palestinienne dont la mission essentielle est de collaborer avec l’occupant.

De l’économie politique du sionisme à la campagne BDS, Anderson décrit un État hébreu aux abois, aujourd’hui plus puissant que jamais au Moyen-Orient, mais fragilisé par un besoin de maintenir sa légitimité auprès des grandes puissances. Dans ce contexte, le débat autour de la solution à deux États ou un seul n’est pas simplement académique. Anderson conclut de façon fracassante que la priorité du mouvement palestinien doit être aujourd’hui de dissoudre l’Autorité palestinienne, boycotter le parlement israélien et adopter la solution à un seul État, c’est-à-dire rien moins qu’une troisième intifada .-Période

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Depuis le début du XXIe siècle, les États arabes constituent pour l’Occident une zone d’intervention militaire sans équivalent dans l’après guerre froide : invasion de l’Irak par les États-Unis, bombardements de l’OTAN en Libye, mandataires américains en Syrie, attaque du CCG (N.d.T. : Conseil de Coopération du Golfe Arabique) sur le Yémen avec le soutien de Washington. Qu’en est-il de leur ennemi traditionnel ? Au moment de la deuxième Intifada, je publiais dans les pages de cette revue un article qui analysait le rapport de force entre les deux nationalismes, sioniste et palestinien, tel qu’il se reflétait dans les inégalités criantes des accords d’Oslo1. Quels changements ont eu lieu depuis ? La première Intifada fut la révolte d’une nouvelle génération de Palestiniens, ses militants étaient issus des universités locales qui avaient elles-mêmes été créées récemment. Après avoir pris la place des notables complaisants sur lesquels l’occupant s’était reposé, ils menèrent une campagne de trois ans faite de manifestations populaires, de grèves, de boycotts et de représailles contre les collaborateurs. L’OLP en exil à Tunis fut débordée et ne joua qu’un rôle minime dans ce mouvement. L’organisation, chassée de ses bases au Liban et privée des fonds en provenance d’Arabie saoudite et du Koweït après la Guerre du Golfe, put renaître de ses cendres grâce aux accords d’Oslo qui lui permirent de revenir en grande pompe sur certaines parties du territoire palestinien.

La création de l’Autorité nationale palestinienne, fondée en 1994, présentée comme une étape majeure dans la lutte de libération nationale, fut le résultat d’une coproduction de l’Occident et d’Israël dont la fonction première n’était pas d’incarner la résistance au sionisme mais plutôt de la contenir. Pour les Occidentaux, il restait une poche d’agitation arabe à nettoyer après le triomphe de l’opération Tempête du Désert pour mettre les dernières touches au nouvel ordre mondial. Pour les Israéliens, l’Autorité palestinienne permettait de remplacer Tsahal à peu de frais pour bloquer les ressorts de la première Intifada. En effet, celle-ci avait menacé de mettre en péril la colonisation juive en Cisjordanie, et sa poursuite nécessitait un environnement plus sûr que seul un appareil militaire autochtone pouvait garantir. Dès sa création, l’Autorité palestinienne ne put disposer d’aucune autonomie financière, 70 à 80% de ses revenus provenant de subventions occidentales et de transferts de fonds israéliens. On érigea en fait un parasite miniature sur le modèle des États rentiers, coupé d’une population dont il ne dépendait pas économiquement et dont il pouvait ignorer les revendications. Logiquement, les exigences de ses créanciers étaient traitées avec bien plus de considération.

Le régime d’Arafat considérait les leaders du soulèvement comme une menace potentielle et, une fois installé en Cisjordanie, se débarrassa d’eux. Les notables traditionnels furent réhabilités au sein d’une structure de pouvoir construite autour de l’appareil du Fatah, qui avait été parachuté depuis Tunis et étendu grâce aux profits tirés de la collaboration2. Au cours de l’année qui précéda Oslo, alors que Tsahal détenait encore le contrôle militaire absolu, l’administration civile dans les territoires occupés comptait 27 000 personnes, quasiment toutes palestiniennes. À l’aube du nouveau millénaire, le nombre de fonctionnaires au service de l’Autorité palestinienne avait atteint 140 000, dont 60 000 composaient son empire sécuritaire. Grâce à douze organes répressifs concurrents (gendarmerie, police secrète, garde présidentielle, renseignements militaires, forces spéciales, gardes-côtes et autres), la Cisjordanie devint l’une des zones les plus policées au monde : un agent pour seize personnes3. Formé et équipé par la CIA et la Jordanie, ce complexe sécuritaire démesuré, au sein duquel la torture est monnaie courante, absorbe un tiers du budget, ce qui constitue une dépense plus importante que celle accordée à la santé et à l’éducation réunies. Sa cible n’est pas l’occupant, contre lequel il ne pourrait de toute façon pas lutter, mais ses propres compatriotes.

La répression est déguisée en cooptation. Comme dans tous les États rentiers, le népotisme constitue le fondement du système, qu’il soit monnayé ou nié, et ce au sein même de l’empire sécuritaire4. Environ un cinquième des ménages dépend d’emplois ou de faveurs distribués par le régime pour sa survie. La corruption infiltre tous les échelons de l’administration, depuis les malversations à grande échelle aux niveaux présidentiel et ministériel jusqu’aux petits rackets dans la rue. Selon les estimations du FMI, Arafat et son cercle empochèrent près d’un milliard de dollars entre 1995 et 2000, en collusion directe avec Israël5. Les expatriés bénéficièrent de contrats monopolistiques et d’avantages commerciaux, les officiels s’attribuant des commissions au passage. Les ONG, gonflées de fonds étrangers, devinrent des distributeurs automatiques en libre service pour leurs dirigeants. Le racket organisé par les gangs du Fatah en échange de leur protection est devenu un lieu commun6. La réputation du système judiciaire est encore plus mauvaise que celle de la police. Dans des villas aux alentours de Ramallah, une strate de bureaucrates et d’hommes d’affaire enrichie par la contrebande et le vol (même le ciment qui sert à construire le mur de séparation pour le compte d’Israël est importé clandestinement depuis l’Egypte) prospère au-dessus d’un paysage de travailleurs pauvres et de chômeurs, les accords d’Oslo ayant interdit les emplois transfrontaliers. Au moment de la deuxième Intifada, le revenu moyen dans les Territoires occupés avait diminué de deux cinquièmes et le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté avait triplé7. Le soulèvement de 2001, cette fois accompagné d’attentats suicides, fut une explosion de frustration et de désespoir contre ce qui était devenu une illusion d’émancipation.

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Franz Krausz - 1936

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En 2002 l’opération Rempart, l’invasion israélienne des territoires occupés, élimina la résistance dans les camps et les bidons-villes et Arafat dut rester enfermé dans son bunker pendant toute la durée des opérations. Les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne demeurèrent quasiment inactives tandis que Tsahal se forçait un passage à travers la Judée et la Samarie. Arafat, incapable de remplir ou de refuser le rôle qu’Israël voulait lui attribuer, mourut deux ans plus tard. Comme de nombreux auxiliaires de puissances étrangères avant lui, qui avaient également tenté de manipuler leurs manipulateurs, il finit par se voir rejeté par ceux-ci8. La première mesure de son successeur fut de déclarer officiellement la fin de la deuxième Intifada. En 2005, après avoir sécurisé la Cisjordanie, Sharon transforma Gaza en prison à ciel ouvert en évacuant le minuscule groupe de colons juifs qui y vivaient et en redéployant Tsahal aux frontières. Cette stratégie avait pour but, comme l’expliqua son assistant Dov Weisglass, de « fournir la dose de formaldéhyde nécessaire pour s’assurer qu’il n’y ait pas de processus politique avec les Palestiniens » contrairement à ce qu’indiquait la feuille de route, dernier avatar étatsunien des accords d’Oslo9. Et tel fut bien le cas. À la grande déception des Occidentaux, lorsque des élections législatives purent enfin se tenir en Palestine en 2006 après dix ans d’attente, la puanteur de la corruption et de la soumission du Fatah s’avérera trop dure à supporter pour les électeurs. Le Hamas remporta la majorité des sièges, en partie car il représentait une opposition à Israël plus forte sur le principe, mais surtout car c’était un parti plus propre dont le bilan en termes de services sociaux vis-à-vis de la population était bien meilleur. Les Occidentaux imposèrent des sanctions sur le gouvernement issu de ces élections et Abbas monta un coup d’État avec l’appui des Occidentaux pour ramener le Fatah au pouvoir. Bien conscient de ce qui allait se produire, le Hamas frappa le premier et expulsa le Fatah de Gaza en 2007, laissant à Abbas le contrôle de la Cisjordanie. Une conférence de donateurs fut organisée à Paris pour y consolider sa position et des sommes d’argent sans précédent inondèrent Ramallah en provenance d’Europe et des États-Unis. La mascarade du processus de paix put donc continuer pour la forme, ne serait-ce que pour des raisons de bienséance idéologique à Washington et à Bruxelles, en l’absence d’une autorité palestinienne disposant d’un pouvoir de décision effectif sur les deux territoires.

Depuis, Abbas n’a cessé d’étendre sa présidence. Sa police continue de travailler « main dans le gant » (hand-in-glove) avec le Shin Bet pour contenir l’agitation populaire en Cisjordanie, d’une manière encore plus radicale que celle d’Arafat et de son système « scurrier » conçu à Oslo10. Sur la forme comme sur le fond, son gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour satisfaire les désirs des États-Unis. Sous la houlette de ces derniers, l’Autorité palestinienne institua un scrutin majoritaire à un tour destiné à biaiser la représentation en faveur du Fatah, avant qu’il ne se retourne contre lui en 2006. Les États-Unis insistèrent pour que le poste de Premier ministre soit créé pour Abbas (Washington ne faisait pas confiance à Arafat et voulait pouvoir le surveiller) et, lorsqu’il prit la succession d’Arafat, il fut remplacé par Salam Fayyad qui avait été nommé par le FMI. À la demande des États-Unis, Abbas apporta son soutien pour bloquer la publication d’un rapport de l’ONU qui critiquait les opérations israéliennes à Gaza. Lorsqu’Olmert, responsable de l’offensive, fut temporairement lavé des accusations de corruption, Abbas fut parmi les premiers à le féliciter.11.

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Fayyad, nommé Premier ministre en toute illégalité et vanté aux États-Unis comme « la meilleure innovation de tous les temps dans la gouvernance arabe » (dixit Thomas Friedman), fournit un vernis de développement technocratique à une répression accrue et collabora de manière encore plus éhontée avec Israël avec pas moins de 1 200 opérations conjointes rien qu’en 2009.12. « Pour tous les Palestiniens qui n’appartiennent pas à la petite clique qui profite de cet arrangement, écrit Saree Makdisi, la vue des miliciens de l’Autorité palestinienne d’Abbas, entraînés par les États-Unis, armés par Israël et collaborant avec les forces israéliennes, perpétrant des raids dans les camps de réfugiés de Cisjordanie à la recherche de potentiels îlots de résistance à l’occupation, lorsqu’ils ne prennent pas leurs ordres directement des Israéliens, n’est rien moins que grotesque »13. Conduit sous la carapace du coordinateur spécial de la sécurité des États-Unis, mené pas un général étatsunien trois étoiles, le blocus permit de libérer les forces de Tsahal pour assaillir Gaza. Alors que les puissants amis d’Arafat et d’Abbas prospèrent, comme le milliardaire Munib al-Masri (le Carlos Slim de Cisjordanie dont la fortune est estimée à un tiers du PIB palestinien), la majorité de la population de Cisjordanie occupée, dont le moindre mouvement est surveillé par plus de cinq cents check-points et la vie quotidienne sujette à des milliers de règlements militaires, est plus pauvre que jamais. En une douzaine d’années, le revenu par habitant a à peine regagné son niveau de 199914.

Dans le même temps, à Gaza, ostracisé en tant qu’organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne car il refuse d’abandonner la résistance armée et de reconnaitre Israël, le Hamas gouverne une bande côtière dont la population, enfermée et malmenée par des invasions répétées, a été réduite à un gouffre de misère. À court terme, les représailles massives de Tsahal contre des attaques de roquettes futiles (et dont toutes ne proviennent pas de lui) n’ont jamais réussi à faire tomber le Hamas et ont même augmenté son soutien patriotique. Mais en diminuant sa capacité à maintenir des conditions de vie décentes pour la population, chaque invasion a rendu nécessaire un contrôle politique plus ferme pour compenser un soutien populaire en baisse, acculant le Hamas à des pratiques proches de celles du Fatah15. Israël maintient sa domination sur l’enclave dans son ensemble sans l’occuper, la surveillant depuis les airs, la mer et la terre et contrôlant son approvisionnement en eau, en pétrole et en électricité. Lorsque la dictature de Sissi ferma les tunnels vers le Sinaï qui étaient son seul lien avec le monde, le Hamas se retrouva piégé. À ce stade, son commandement extérieur, qui s’était déplacé de la Syrie vers le Qatar, donnait des signes d’ajustement aux paramètres occidentaux pour la Palestine qu’il avait rejetés jusque-là. Dans ces conditions, la route était libre pour une réunification nominale du mouvement national grâce à un pacte qui permettait au Fatah de former un gouvernement théoriquement en charge des deux territoires, en échange d’un transfert de fonds qui permettrait de payer les 40 000 officiels du Hamas à Gaza et de la promesse d’élections législatives communes16. À ce jour, aucun des deux projets n’a vu le jour et le Hamas reste sous embargo occidental.

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Pendant ce temps, l’emprise de Sion a continué de s’accroitre. À la veille des accords d’Oslo en 1991, il y avait environ 950 000 colons juifs en Cisjordanie. Vingt ans plus tard ils étaient 350 000. Cinq après la conquête de Jérusalem-Est par Israël, sa population juive ne comptait encore que 9 000 personnes. Aujourd’hui elle dépasse les 150 000 et atteint probablement les 200 00017.  En tout, près d’un demi-million de Juifs vivent désormais dans les territoires occupés. Leur implantation obéit à un dessein délibéré et soutenu de l’État, qui a organisé, financé et protégé militairement le développement des colonies à hauteur de 28 milliards de dollars18. Depuis Oslo, leur taux de croissance démographique est le double de celui d’Israël en tant que tel. Contrairement à ce que l’on croit généralement, rien n’interdit la colonisation dans les accords d’Oslo : il s’agit d’un aspect parfaitement légal du processus de paix, qui illustre très bien sa nature depuis le début.

Jérusalem-Est et la Cisjordanie constituent deux programmes de colonisation distincts dans leur conception. Israël annexa la première en 1967 et, dès lors, fit de la ville réunifiée sa capitale. La priorité qui lui fut accordée signifia une plus grande densité de peuplement. Les Palestiniens de Jérusalem-Est sont aujourd’hui encerclés par une mosaïque de quartiers juifs qui les séparent de la Cisjordanie. Depuis 2014, une loi fondamentale (N.d.T. : à caractère constitutionnel) requiert une approbation des deux tiers de la Knesset pour toute cession de territoire par Israël, ou la tenue d’un référendum si la majorité des deux tiers n’est pas atteinte, posant ainsi un double verrou sur l’annexion de Jérusalem-Est. En Cisjordanie, où les ratios démographiques sont moins favorables, la priorité est accordée au contrôle stratégique plutôt qu’à l’expansion territoriale. Les colonies, qui couvrent moins de 5% de « la Judée et de la Samarie », y exercent une autorité municipale sur deux cinquièmes du territoire. Reliées par un réseau d’autoroutes qui les connectent aux villes israéliennes, et qui morcellent la population palestinienne, elles bénéficient de réductions d’impôt et de subventions au logement, ainsi que d’une préférence pour la distribution d’eau19. La protection militaire est assurée par Tsahal, qui continue d’administrer directement 60% de la Cisjordanie, tandis qu’une barrière de séparation isole la majorité du reste du territoire d’Israël20. Depuis sa construction, le nombre d’incursions suicides depuis la Cisjordanie a fortement chuté. Alors qu’approche le cinquantième anniversaire de l’occupation, un laps de temps plus de deux fois plus long que l’existence de l’État juif antérieur, un autre sens se dessine derrière le mot « colonisation ».

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Depuis le changement de millénaire, Israël prospère. L’injection d’un million d’immigrés en provenance de l’ancienne Union soviétique, dont le niveau moyen d’éducation et de formation excède largement celui des arrivants ashkénazes d’après-guerre (la moitié sont des cadres supérieurs : enseignants, médecins, scientifiques, musiciens, journalistes21), a revitalisé l’économie. Depuis l’écrasement de la deuxième Intifada, le pays enregistre des taux de croissance systématiquement supérieurs à ceux des pays comparables au sein de l’OCDE. Après la plus longue période d’expansion continue dans l’histoire du pays, de 2003 à 2007, Israël a bien mieux surmonté la crise de 2008 que toutes les autres économies d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord et a continué à réaliser des performances très élevées depuis. Avec la proportion la plus haute de scientifiques et d’ingénieurs au monde, deux fois plus que celle des états-Unis ou du Japon22, Israël est désormais le quatrième plus gros exportateur d’armes de haute technologie, en pointe dans le domaine des drones et de la surveillance. Le secteur des technologies de l’information et de la communication a permis une hausse des exportations, suivi de près par les armes et les produits pharmaceutiques, ce qui, allié à un tourisme florissant, a permis de garder les comptes dans le vert. Le pays n’a pas de dette extérieure et bénéficie depuis dix ans d’un excédent net des avoirs extérieurs. Le boom de l’économie nationale dans les domaines de l’immobilier, du bâtiment et du commerce de détail a été accompagné par un raz-de-marée d’investissements en provenance de l’étranger, principalement des États-Unis, permettant, entre bien d’autres choses, l’établissement des départements recherche et développement d’Intel et de Microsoft pour la première fois à l’étranger23. Le capital-risque, les placements privés et les fonds de pension sont légion. Pour exciter encore un peu plus les esprits animaux du monde des affaires, une véritable manne énergétique est à disposition grâce à l’extraction de pétrole offshore. Bien que des mouvements écologiques de résistance aient jusqu’à présent empêché les forages de gaz de schiste, le pays possède d’abondantes réserves qui pourraient également en faire un exportateur de pétrole. D’un point de vue statistique, Israël est désormais plus riche que l’Italie ou l’Espagne avec un revenu annuel par habitant de 37 000 dollars en 2014.

Socialement, ce succès est plus biaisé que jamais puisque le tournant néo-libéral des années 1980, dont le plan de stabilisation de 1985 fut un des piliers, a pris un tour encore plus radical. Dans son programme de 2003, la coalition entre le Likoud et les travaillistes a réduit les impôts sur les entreprises, licencié des fonctionnaires, coupé dans le vif les aides sociales et les salaires du secteur public, privatisé les entreprises nationales et dérégulé les marchés financiers. Deux ans plus tard la Banque d’Israël fut placée sous la direction de Stanley Fischer, conseiller américain pour la thérapie de choc de 1985, directeur adjoint du FMI et actuellement vice-président de la Réserve fédérale, et devint synonyme de rigueur économique dans le monde entier. Entre 1984 et 2008, les dépenses publiques diminuèrent de 40% en proportion du PIB tandis que le salaire moyen restait parmi les plus bas des pays de l’OCDE24. Les prix des actions en bourse s’envolèrent, ainsi que ceux de l’immobilier, alors que les dépenses de santé chutèrent et qu’un cinquième de la population tomba sous le seuil de pauvreté. Derrière le paravent de start-ups high-tech, la situation n’est guère plus reluisante dans les secteurs plus traditionnels de l’économie, qui concentrent plus de la moitié des emplois, et la productivité reste basse. Après la deuxième Intifada, la force de travail peu onéreuse en provenance des territoires occupés a été remplacée par celle de travailleurs immigrés, légaux ou clandestins, en provenance de Thaïlande, de Roumanie, de Chine, des Philippines et d’ailleurs, communément surexploités au sein d’une économie parallèle environ deux fois plus importante que celle d’autres pays développés, alors que parmi les citoyens arabes de seconde zone en Israël, qui représentent environ 20% de la population, le chômage est endémique25. À l’autre extrémité de ce modèle de croissance, une poignée de magnats nouveaux riches accumulent de fabuleuses richesses : les dix plus grands conglomérats israéliens contrôlent un tiers des marchés financiers, ce qu’aucune autre bourse occidentale ne peut égaler.

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D’un point de vue politique, l’aile révisionniste du sionisme, qui fut la première à interrompre la domination du Parti travailliste sur le pouvoir, a renforcé son hégémonie. Si l’opposition frontale entre les deux camps, fréquemment alliés pour former un gouvernement, a été rare, il est clair qu’il s’est produit un changement à long terme dans l’équilibre des forces que chacun peut mobiliser. Au cours des quarante années depuis l’arrivée au pouvoir de Begin, le Likoud a gouverné pendant plus de dix-huit ans, des coalitions entre les deux partis dirigées par le Likoud ou ses transfuges pendant douze ans, et le Parti travailliste pendant six ans. Au cours de cette période, Netanyahu, le représentant du Likoud, est le seul homme politique à avoir remporté trois élections successives. S’il termine son mandat actuel, il sera à moins d’un an du record de Ben Gourion, le Premier ministre d’Israël ayant gouverné le plus longtemps. Son ascendant, cependant, est plus dû à l’effondrement du Parti travailliste qu’à ses qualités propres. Il personnifie le tournant néolibéral en tant qu’auteur du programme de 2003 et est le leader le plus américanisé de l’histoire du pays, il peut donc se targuer du bilan économique des dernières années. Mais étant donné que cette politique a également provoqué un large mécontentement social, avec notamment des manifestations des classes moyennes contre les prix du logement et les inégalités économiques, ce bilan est plutôt ambigu. Ce qui est plus important, c’est une posture plus ferme sur les questions de sécurité produite par la plus grande cohérence du point de vue révisionniste. Lors de tous les affrontements électoraux, il s’agit généralement du dossier le plus sensible et la détermination politique peut vite éclipser les réticences en matière économique. Dans ce domaine, le Parti travailliste mené par une série de leaders inefficaces ne sachant s’il devaient imiter le Likoud ou évacuer la question, a été régulièrement mis à mal par les promesses de Netanyahu d’exercer une autorité forte. En dernier lieu, le Likoud a systématiquement été plus performant pour ce qui est de l’intégration des partis religieux dans ses gouvernements – ce qui est également une conséquence logique de sa version du sionisme, qui n’abrite pas de reliques anciennement socialistes dans le grenier et qui est plus désinvolte dans l’utilisation pragmatique de la religion à des fins politiques.

En Israël, la stabilité du système politique a toujours reposé sur l’interdépendance entre sionisme et judaïsme. Dans la vie quotidienne, la conséquence en termes culturels est une symbiose paradoxale entre un cléricalisme obscurantiste et une laïcité nonchalante : les privilèges et les tabous des orthodoxes parcourent une société civile aussi désinhibée et libérale que celle des pays d’Europe du Nord, et il n’y pas de conflit majeur entre les deux. Historiquement, les causes de ce paradoxe sont doubles. En négatif, il y a le manque de critiques juives du judaïsme comparables aux démolitions radicales du catholicisme par les Lumières, les esprits juifs émancipés ayant généralement rejoint les débats laïcs dans le monde encore chrétien, ignorant leur propre religion26. En positif, il y a le besoin du sionisme laïc d’exercer un attrait religieux pour unifier un peuple qui n’était lié par aucune langue ou géographie commune et pour fournir une base théologique à ses revendications sur la Terre promise. L’hybride clérico-laïc qui en est issu, surdéterminé par les caractéristiques générales de toute société multiculturelle et frontalière, toujours prompt à créer un machisme béotien et une culture populaire du plus petit dénominateur commun, a sans doute été délétère pour la vie intellectuelle, même si les vastes réserves critiques du passé juif européen n’ont jamais pu être complètement neutralisées. Mais il a été un mécanisme de stabilisation de la vie politique, qu’il a permis de cristalliser autour de formes apparemment discordantes mais très largement figées.

La source la plus profonde de cette stabilité réside, évidemment, dans de fortes dispositions à l’union sacrée face au danger venu de l’extérieur. Rien ne soude mieux la communauté que la peur de perdre ce qu’elle a fabriqué ou ce qu’elle s’est accaparé. Le monde arabe, bien que domestiqué, doit encore reconnaître les conquêtes de 1948 et de 1967 et la colère palestinienne, bien qu’impuissante, doit encore être éteinte. Mesurés à l’aune de potentielles représailles israéliennes, les querelles internes n’ont que peu de poids. Dans de telles conditions, la corruption qui gangrène l’ensemble de la vie publique, surpassant même les niveaux déjà élevés de l’UE ou des États-Unis, suscite plus d’indifférence que d’indignation. A son paroxysme dans le monde des affaires, dont les milliardaires sont les pendants israéliens des oligarques russes, elle s’étend à la quasi-totalité de l’échiquier politique. Des scandales à caractère financier ou sexuel ont éclaboussé presque tous les personnages publics de premier plan, de Rabin, Pérès, Sharon, Netanyahu et Ramon jusqu’aux cas plus récents d’Olmert et de Katsav, un Premier ministre accusé de corruption et un Président de viol27. Cependant, le mépris généralisé pour la classe politique actuelle ne constitue pas une menace contre elle. Le système politique a sans doute perdu le respect du peuple à un point tel qu’il semble opportun de le changer, mais les impératifs sécuritaires font en sorte qu’aucune perspective alternative ne puisse occuper un espace électoral, évitant ainsi tout risque. Puisque quasiment tout le monde s’accorde sur les souffrances et les droits des Juifs, les électeurs peuvent se permettre de mépriser les petits écarts de leurs dirigeants, qui de toute façon suivent tous la même politique. Vraisemblablement, aucune culture politique ne combine un cynisme aussi condescendant et un conformisme aussi automatique.

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Au cours de la même période, plusieurs changements dans le contexte international ont été moins favorables à Israël. Aux États-Unis, le tabou pesant sur toute critique de l’État juif ou sur toute allusion au pouvoir du lobby sioniste à Washington, encore puissant au siècle dernier, a été partiellement levé28. La publication en 2006 de la première étude critique d’envergure consacrée à ce lobby, menée par John Mearsheimer et Stephen Walt, fut un tournant. Au sein de la communauté juive américaine elle-même, des divisions ont fait jour entre les libéraux de J-Street, soutiens des travaillistes, et les conservateurs de l’AICAP, admirateurs du Likoud, cette dernière restant l’organisation la plus puissante. Dans la nouvelle génération de Juifs aux États-Unis, comme parmi leurs contemporains plus généralement, les croyances religieuses sont en déclin, bien que l’affaiblissement de la ferveur pour Israël semble plutôt se traduire par une indifférence croissante que par de l’inquiétude ou de l’indignation envers ce qu’est devenue la Terre promise29. Ces changements dans l’opinion juive trouvent un écho dans des spasmes de malaise de l’opinion publique dominante, où la remise en question sporadique d’actions spécifiques de Tel Aviv est devenue plus acceptable dans les médias, même si elle demeure sujette à caution.

Au niveau diplomatique, la Maison blanche reste officiellement engagée en faveur de la création d’une sorte d’État palestinien, et ce depuis les accords d’Oslo, et se contente de remontrances de façade concernant le développement des colonies en Cisjordanie, tout en bloquant systématiquement toute tentative de critiquer son allié aux Nations Unies. Aucun changement substantiel dans cette position, qui est à distinguer d’un ajustement rhétorique qui se produit par intermittence, n’a été apporté par l’administration Obama. Mais pour la première fois depuis 1956, un sérieux conflit politique s’est fait jour entre les États-Unis et Israël, non pas au sujet de la Palestine, mais au sujet de l’Iran. Les deux puissances sont déterminées à empêcher Téhéran d’acquérir les capacités qui mettraient un terme au monopole d’Israël sur l’arme atomique dans la région. Sous l’instigation des États-Unis, des sanctions écrasantes furent appliquées par les Nations Unies à l’Iran en 2006 pour la forcer à abandonner de telles ambitions, et sous cette pression Téhéran entama en 2014 une procédure pour qu’elles soient levées. C’est sur les contours d’un accord trouvé entre Téhéran et Washington, contresigné par Londres, Berlin, Paris, Moscou et Pékin, que les régimes américains et israéliens s’écharpèrent au printemps 2015. Obama souligna que les sanctions avaient atteint leur but en amenant au pouvoir à Téhéran un gouvernement disposé à démanteler sa supposée force de dissuasion, alors que Netanyahu s’interrogea sur l’étendue de la capitulation et exigea que les sanctions puissent continuer pour éradiquer les prétentions iraniennes de façon plus inconditionnelle et plus irrévocable. Ce conflit fut entretenu par l’intervention de chaque camp dans les affaires intérieures de l’autre, Netanyahu exhortant le Congrès contrôlé par les Républicains à défier un président démocrate et Obama ne cachant pas son souhait de se débarrasser de Netanyahu et se lamentant de sa réélection.

Dans ce conflit, en l’absence d’un soulèvement qui renverserait leur partenaire iranien, la volonté des États-Unis est assurée de prévaloir. Les appréhensions du Likoud ne pèsent guère face à l’intérêt supérieur que constitue la réintégration de la République islamique au sein de la communauté internationale, telle qu’elle est comprise et dirigée par les États-Unis. Tel Aviv devra simplement s’ajuster à ce changement, et la querelle passera. Mais ce conflit a desserré les liens politiques entre les deux pays d’une manière qui persistera sans doute, même si le fondement économique et militaire de leur relation particulière demeure. Les États-Unis ne se contentent pas de verser officiellement 3 milliards de dollars par an à Israël – peut-être 4 milliards en réalité – sous la forme de différentes aides, auxquels s’ajoute un éventail de privilèges financiers encore plus lucratifs qui lui sont exclusivement réservés30. Depuis 2008, les États-Unis ont pour obligation légale de fournir à Israël un « avantage militaire qualitatif » (Qualitative Military Edge ou QME) sur toutes les autres forces, réelles ou potentielles, du Moyen Orient. A l’automne 2011, le Secrétaire d’ État adjoint pour les Affaires politiques et militaires d’Obama insista sur l’importance vitale de l’avantage militaire qualitatif et sur l’engagement du régime non seulement à le maintenir, mais à l’augmenter31.

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La garantie militaire est automatique et intouchable. Il n’en va pas de même de la liberté d’Israël de faire ce qui lui plaît en Cisjordanie. À cet égard, le statu quo est perçu comme de plus en plus inconfortable des deux côtés de l’Atlantique, mais pas dans la même mesure. Les capitales européennes doivent affronter un ensemble de contraintes qui diffèrent de celles de Washington. Pour les gouvernements de l’UE, la solidarité globale avec les États-Unis en matière diplomatique est une condition sine qua non de toute politique étrangère responsable, et la culpabilité européenne à l’endroit du judéocide assure le soutien idéologique à Israël. Mais l’absence d’une communauté juive comparable à celle des États-Unis en termes de pouvoir politique, culturel et économique et la présence d’un nombre bien plus important d’immigrés d’origine arabe et musulmane créent un contexte propice à une réflexion sur le Proche Orient distincte des calculs des États-Unis.

La classe politique européenne fait montre d’un soutien à Israël qui n’a rien à envier à ce que l’on peut trouver aux États-Unis, à tel point que l’UE reconnaît le pays comme membre honoraire et en appelle même à son intégration immédiate. Javier Solana, Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a ainsi pu déclarer à Haaretz :

Aucun pays en dehors du continent européen n’entretient avec l’Union européenne des relations du type de celles que nous avons avec Israël. Permettez-moi de dire qu’Israël est membre de l’Union européenne, même s’il n’est pas membre de ses institutions.

Pour le porte-parole du SPD en charge des affaires étrangères, l’intégration de fait devrait devenir une intégration de droit : « Je souhaite vraiment qu’Israël devienne un membre à part entière de l’Union européenne ». Ces voix en provenance du centre gauche espagnol et allemand trouvent un écho amplifié dans le centre droit italien. Berlusconi, le premier ministre de l’époque, plaide la même cause : « l’Italie soutiendra l’adhésion d’Israël à l’UE ». De son côté, Tzipi Livni, alors ministre des affaires étrangères, a pu déclarer à propos de l’inclusion progressive de son pays dans le projet européen : « Tout est possible »32. De tels espoirs ne sont pas infondés sur le principe. Dans ses rapports avec la Turquie et Chypre, Bruxelles a déjà cautionné l’occupation militaire et le nettoyage ethnique : pourquoi chicaner sur la Cisjordanie et Gaza ? Ce que défend l’Union, ce sont les droits de l’homme, pas les vieux griefs.

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Ahmed Abu Nasser (Tarzan), Mohamed Abu Nasser (Arab) - 2014

Mais même si l’UE ne rompait pas avec ses principes si elle venait à intégrer Israël en son sein, il n’y a aucun risque qu’elle le fasse. L’opinion publique peut être mise de côté lorsque la discipline économique est en jeu : l’austérité ne se soucie aucunement des urnes. Il n’en va pas de même pour la Palestine, qui est un problème à la fois bien moins important et bien plus explosif. La classe politique a sans doute bien raison de se méfier des réactions aux exactions quotidiennes d’Israël au sein des communautés immigrées, mais de surcroît les électorats et les médias européens sont devenus de plus en plus critiques de la politique israélienne. L’opération Rempart en Cisjordanie en 2002 et les deux guerres de Gaza en 2008-2009 et en 2014 ont été des étapes qui ont marqué un changement dans le ressenti populaire. L’appréhension et la révulsion sont devenues dominantes, et de loin. Déjà avant la guerre de 2014 à Gaza, des sondages de la BBC en 2012 avaient montré qu’une majorité de la population avait une vision négative d’Israël : 65% en France, 68% au Royaume-Uni, 69% en Allemagne et 74% en Espagne. Après la guerre de 2014, deux tiers des sondés britanniques considéraient Israël comme coupable de crimes de guerre à Gaza. Ces opinions ne trouvent que peu d’échos au niveau de l’establishment. Pas un seul gouvernement parmi ceux des principaux pays européens n’a voulu approuver le rapport des Nations Unies sur la guerre de Gaza de 2008-2009. L’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie se prononcèrent avec les États-Unis en faveur du rejet du texte. La France, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Suède, le Danemark et la Finlande s’abstinrent. Toutefois, le fossé entre les dirigeants et les opinions publiques ne sera sans doute pas facile à maintenir.

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Il faut cependant que l’opinion soit organisée pour être efficace politiquement. Un deuxième fossé se creuse à cet égard. La seule campagne vraiment tranchante contre le statu quo est celle du mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) lancé en Palestine en 2005. Inspiré de l’exemple sud-africain, son objectif est de contraindre les grandes entreprises, les universités et d’autres institutions à placer Israël sous quarantaine économique tant qu’il maintient son emprise sur les territoires occupés et refuse l’égalité des droits à certains de ses citoyens. Après une décennie d’actions, son impact concret est proche du néant. Cela est en partie dû au fait que, pour des raisons évidentes, le monde de la culture étant plus sensible à des appels au sens moral que celui du capital, ses cibles privilégiées sont les universités. Mais c’est uniquement aux États-Unis que ces dernières investissent massivement dans l’économie israélienne. En Europe, elles sont généralement financées par les États. La jeunesse américaine est également de plus en plus désenchantée en ce qui concerne Israël : plus de la moitié des moins de trente ans ont réprouvé le dernier blitz sur Gaza. Les militants du BDS aux États-Unis ont vaillamment combattu pour le désinvestissement sur leurs campus. Jusqu’à présent, seule une minuscule université de Nouvelle-Angleterre les a effectivement soutenus. En Europe, c’est le boycott, principalement universitaire, qui a été la revendication la plus importante, mais rien n’a été obtenu de plus que des résolutions purement symboliques.

Mais malgré son inefficacité pratique jusqu’à présent, Israël et ses protecteurs européens craignent la perspective qui se dessine derrière BDS. Bruxelles a tenté d’assurer ses arrières en demandant que les produits en provenance des territoires occupés soient clairement étiquetés comme tels, sans bien sûr que cela ne devienne obligatoire. L’Allemagne s’est opposée à cette mesure, qui n’a d’ailleurs pas encore été rédigée. Strasbourg et certains parlements nationaux se sont prononcés en faveur d’une reconnaissance « de principe » de l’autorité fantôme d’Abbas en tant qu’État palestinien, mais seule la Suède l’a effectivement fait. A mesure que la défense inconditionnelle d’Israël devient plus difficile à justifier, l’UE a fait pression sur Tel Aviv de manière plus appuyée que les États-Unis pour qu’elle respecte la feuille de route, et ce afin de calmer les opinions européennes. Bien que de telles ruptures avec la tradition restent pour l’instant empreintes de modération et de réticence, Israël ne sous-estime aucunement le danger que constitue l’émergence en Europe d’une atmosphère moins favorable au sionisme. Certes, le mouvement BDS n’a obtenu que peu de victoires dans la sphère anglophone. Mais en Israël, il fait bel et bien peur. En 2011 la Knesset adopta une loi plaçant toute personne appelant au boycott sous la menace de poursuites au civil et de suppression des allocations versées par l’État. La loi fut votée à une courte majorité, mais elle révèle une angoisse bien plus profonde. Pour reprendre le langage de l’urgence de l’establishment israélien, se pourrait-il qu’Israël soit en train de perdre sa légitimité à l’étranger ? Pour contrer ce risque, il faut multiplier les garde-fous. Le titre d’une étude publiée par un influent groupe de réflexion est révélateur à cet égard : « Construire un pare-feu politique pour éviter la délégitimation d’Israël »33.

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Amer Shomali, 2009

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Sur le plan diplomatique, il existe un réel potentiel pour des conflits à venir. Tant que le Likoud sera aux affaires, l’accueil réservé à Israël sera moins bon que par le passé. Ce déclin du soutien occidental, principalement européen et dans une moindre mesure américain, a toutefois été retardé par le renforcement de la position d’Israël au Moyen Orient, qui s’explique par deux changements. D’une part, l’État israélien est devenu bien plus autosuffisant que par le le passé en raison de la rapide croissance économique du pays. Depuis 2007, les aides non militaires de Washington ont été progressivement supprimées. Malgré des dépenses en matière de défense s’élevant à 7% du PIB, un niveau bien supérieur à celui des États-Unis, Israël dispose d’excédents comptables que Washington ne peut que lui envier. Cette augmentation de la capacité à résister aux pressions économiques s’est accompagnée d’une diminution des pressions stratégiques. Avec le bilan de l’occupation américaine en Irak et les conséquences du Printemps arabe, Israël occupe la position la plus forte qu’il n’a jamais occupée depuis la guerre des Six Jours. En Egypte, la dictature de Sissi est un allié encore plus proche que le régime de Moubarak, resserrant encore plus l’emprise sur Gaza au nom de l’extension de sa répression contre les Frères musulmans. La Jordanie reste un partenaire fidèle, qui ne connaît pas de troubles sur son territoire. Des casques bleus sous commandement français, italien et espagnol effectuent des patrouilles au Sud-Liban pour protéger des attaques du Hezbollah. En Syrie le régime d’Assad, l’adversaire le plus irréconciliable d’Israël, n’est plus que l’ombre de lui-même après avoir été ébranlé par des soulèvements armés et financés par des intermédiaires des États-Unis. Au-delà, l’État kurde non déclaré au nord de l’Irak est un allié cordial qui accueille des agents israéliens du renseignement, des conseillers militaires et des hommes d’affaires. Dans la région, le conflit qui fait rage entre les camps chiite et sunnite, qui permet aux États-Unis de faire jouer l’un contre l’autre comme ils le firent avec les Russes et les Chinois lors de la Guerre froide, divise et distrait les croyants et empêche toute possibilité d’un front uni contre l’État qui était communément stigmatisé comme un nouveau croisé. L’Iran reste un fantôme distant. Mais face à cet ennemi commun, l’Arabie saoudite et Israël trouvent de plus en plus de terrains d’entente, l’ennemi lointain offrant au sionisme un nouvel ami proche. La scène du Moyen Orient pourrait bien sûr évoluer de manière imprévue. Mais pour l’instant, Israël a rarement été autant en sécurité.

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Dès le début, personne n’a perçu la nature des Accords d’Oslo plus clairement qu’Edward Saïd. Avant de mourir, il avait commencé à évoquer un État binational, non pas tant comme projet concret que comme idéal régulateur, comme la seule perspective de paix à long terme en Palestine malgré son caractère utopique à court terme. Au cours des quinze années qui se sont écoulées depuis, les voix portant la même proposition, de manière plus développée et plus détaillée, se sont multipliées. Ce qui était une ligne minoritaire au sein du Yichouv pendant l’entre-deux guerres, disparue en 1948, est devenu une tendance importante dans l’opinion palestinienne qui trouve des échos en Israël. Le développement des colonies en Cisjordanie et à Gaza, la construction du mur de séparation, l’enfermement de Gaza, la scission entre le Fatah et le Hamas et la futilité de la représentation arabe au sein de l’État israélien ont entamé le peu de crédibilité dont disposait la feuille de route. Quelques mois après le début de la deuxième Intifada, en décembre 2001, fut publiée la première tribune incisive émanant d’un Palestinien en faveur d’une solution à un seul État : un article de Lama Abu-Odeh publié dans la Boston Review. Il reste à ce jour l’un des plaidoyers les plus lucides et les plus éloquents pour ce scénario. A l’été 2002, il fut suivi par un texte plus fort et plus affûté politiquement de Ghada Karmi dans le journal libanais Al-Adab. Trois ans plus tard, le premier plaidoyer sous forme de livre se fit jour avec The One-State Solution de l’universitaire américaine Virginia Tilley, qui fut développé plus avant par un critique de gauche israélien dans sa fructueuse réplique34.

Après cela, les digues se rompirent. En 2006 le Palestino-Américain Ali Abuminah publia One Country, le seul livre à pouvoir égaler le travail de Saïd en termes de beauté du style et d’inspiration de la vision. En 2007 Joel Kovel publia une attaque tonitruante sur les conventions du nationalisme juif dans Overcoming Zionism: Creating a Single Democratic State in Israel/Palestine. En 2008 le neveu de Saïd, Saree Makdisi, produisit ce qui reste le témoignage le mieux documenté et le plus émouvant sur les conditions de vie dans les territoires occupés, qui se clôt sur ses arguments personnels en faveur d’un État unique. En 2012 deux ouvrages écrits pas des Israéliens et un troisième écrit par des contributeurs Israéliens et Palestiniens parurent en l’espace de quelques mois : The One-State Condition d’Ariella Azoulay et Adi Ophir, Beyond the Two-State Solution de Yehouda Shenhav et After Zionism: One State for Israel and Palestine, édité par Anthony Loewenstein et Ahmed Moor. En 2013 le livre de Rashid Khalidi Brokers of Deceit en appela à l’autodissolution de l’Autorité palestinienne et à une réorientation vers un combat pour des droits démocratiques complets au sein d’un État unique, tandis que le volume édité par Hani Faris, The Failure of the Two-State Solution, compilait l’ensemble des réflexions et des propositions sur un programme pour un État unique le plus complet à ce jour, avec une vingtaine de contributeurs. Les ripostes à ces publications ne se sont pas fait attendre, du côté israélien comme du côté palestinien. En 2009 Benny Morris publia One State, Two States et Hussein Ibish What’s Wrong with the One-State Agenda?, en 2012 Asher Susser fit paraître Israel, Jordan and Palestine: The Two-State Imperative, et en 2014, un groupe d’experts israéliens et palestiniens collaborèrent sous une direction suédoise dans One Land, Two States. Un nouveau paysage intellectuel commence à se dessiner, dans lequel Olmert lui-même a pu prévenir du danger que représente pour Israël l’amplification des débats autour d’un État unique en Terre promise.

Les formes que revêtirait cet État varient en fonction des publications, et vont d’une démocratie unitaire garantissant des droits civiques et politiques égaux à tous à une fédération binationale sur le modèle belge en passant pas une confédération de cantons ethniques. Mais le plaidoyer global repose sur un socle d’observations et d’arguments communs. À travers la Cisjordanie, sans parler de Jérusalem-Est, le réseau logistique et le schéma de colonisation juifs ont laissé une empreinte trop profonde pour être effacée : l’expansion d’Israël a effectivement annulé la possibilité d’un deuxième État niché au cœur de Sion. S’il devait jamais prendre forme, le deuxième État promis aux Palestiniens depuis Oslo ne pourrait être qu’une dépendance du premier, sans contiguïté géographique ni viabilité économique, ni même les bases d’une véritable souveraineté politique, non pas une structure indépendante mais une annexe d’Israël. Mais étant donné que la réalisation de ce projet est sans cesse repoussée, une meilleure solution est de se retourner contre l’oppresseur et d’exiger un État unique dans lequel il y aurait au moins une parité démographique. Pour les tenants de cette ligne, les droits civiques constituent un mot d’ordre politique de mobilisation qui bénéficie d’un soutien international plus large que celui de la libération nationale. Si Israël est imprenable sous l’angle d’attaque ethnique, il est vulnérable à la pression démocratique.

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Si, comme le décrit Joel Kovel, « la théorie des deux États est avant tout un nom de code » pour « la poursuite de l’expansion de l’État juif, avec un ‘‘autre État’’ plus ou moins négligeable sur un territoire toujours plus petit35», que peut-on dire de l’idée d’une solution à un État telle qu’elle a été ébauchée jusqu’à aujourd’hui ? En raison de la force de sa solidarité avec les Palestiniens et de la clarté dans sa vision de ce que signifie réellement la solution à deux États, cette théorie marque un progrès fondamental dans le développement de l’opposition à l’État sioniste, qu’elle soit binationale ou internationale. On mesure mieux son impact dans la réaction qu’elle suscite. Il y a plus de dix ans, aux premiers signes d’intérêt, même purement tactique, de la part d’un fonctionnaire de l’Autorité palestinienne, le Secrétaire d’État Powell annonçait déjà que la feuille de route américaine vers la solution à deux États était « la seule option possible 36».  Les Israéliens accueillirent d’abord cette idée par la raillerie, déclarant qu’on « pourrait aussi bien appeler à la création d’un État palestinien sur la Lune ». Mais rapidement, Olmert exprima la crainte que les Palestiniens puissent passer « d’un paradigme à l’algérienne à un paradigme à la sud-africaine, d’une lutte contre ‘‘l’occupation’’, selon leurs mots, à une lutte pour le suffrage universel. Et il s’agit, bien évidemment, d’une lutte plus propre, d’une lutte bien plus populaire et in fine bien plus puissante ». Pressant ses compatriotes à entériner un accord avec l’Autorité palestinienne aussi rapidement que possible, il s’adressa à eux en ces termes : « S’il arrive un jour que la solution à deux États échoue, et que nous devons faire face à une lutte de type sud-africain pour l’égalité du droit de vote, alors dès que cela se produira, s’en sera fini de l’État d’Israël 37». Dans ces propos, la mise en garde revêt un caractère aussi tactique que l’allusion, chacune visant à consolider une position politique intérieure. Mais il est clair aux yeux des deux parties qu’une solution à État unique signifierait la fin du sionisme et de sa créature en Cisjordanie.

Heureusement cependant, tout le monde s’accorde sur la totale impossibilité de sa mise en pratique, puisque ni les Juifs ni les Palestiniens ne désirent cette solution. L’engagement passionné de chacun dans la croyance en son propre État et en sa propre confession est un obstacle insurmontable à leur union au sein d’une structure politique unique. Il ne fait aucun doute que cet argument comporte un élément de réalisme. Mais l’obstacle est moins symétrique que supposé. Evidemment, pour les classes politiques des deux camps, il s’agit d’un absolu : ils ne feront pas de pacte suicidaire. Il en va de même pour l’écrasante majorité de la communauté juive, qui considère Israël comme sa forteresse. Toutefois, ce n’est peut-être pas le cas pour les masses palestiniennes, pour qui abandonner l’espoir d’un État séparé s’intégrant à Israël pourrait devenir une solution préférable à une asphyxie à durée indéterminée dans le statu quo. Sous le régime d’Abbas, alors que l’Autorité palestinienne s’est classée deux fois moins bien que tous les autres gouvernements arabes en matière de liberté d’expression, les œuvres de Saïd ayant été interdites sous Arafat, la censure et l’intimidation rendent difficile une analyse fiable de l’opinion publique. Mais il semble clair que la société civile n’a pas encore été complètement cooptée ou écrasée et les universités pas encore inféodées. Il en émane les signes d’une désillusion grandissante vis-à-vis des objectifs officiels de l’OLP38.

Il n’est donc guère surprenant que la première organisation à publier une dénonciation sous forme de livre de la solution à un État unique ait été le parti qui a le plus de raisons immédiates de la craindre, le régime du Fatah en Cisjordanie. Sa vitrine aux États-Unis, l’American Task Force on Palestine, se dit « fière de présenter » la réfutation d’Hussein Ibish début 200639. Après avoir fait la liste des arguments en faveur d’un État unique et les avoir réfutés les uns après les autres, sans naturellement faire la moindre mention du dégoût suscité par le régime policier de l’Autorité palestinienne qui en est pourtant la cause, Ibish expliqua ce qu’il fallait vraiment faire : « Avant tout, les Palestiniens ont besoin d’un service de sécurité indépendant, robuste et professionnel, afin de maintenir l’ordre public dans la société palestinienne et d’éviter le développement de milices, d’armées privées ou de militants ad hoc 40».  Du côté israélien, Asher Susser, reprenant le « précieux travail » d’Ibish, se mit en mal d’écarter l’idée que BDS, déjà peu influent en Afrique du Sud, puisse avoir un effet réel dans le monde globalisé actuel. Mais malgré son caractère irréaliste, « la théorie de l’État unique est devenue un véhicule privilégié pour une guerre politique contre Israël et le projet sioniste. Elle ne cherche pas la reconnaissance d’Israël mais la soumission collective, qui doit être amenée par la coercition de la communauté internationale comme corollaire naturel de la délégitimation totale d’Israël ». A cet égard, elle a « sans aucun doute érodé la légitimité d’Israël et de la solution à deux États » et « joué un rôle majeur dans l’isolement grandissant d’Israël, qui n’est pas sans rappeler le statut de paria réservé à l’Afrique du Sud sous l’apartheid 41».  Si les Israéliens ignoraient ses effets corrosifs, ce serait à leurs dépens.

Mais la meilleure manière d’étouffer ce risque est-elle de se contenter de répéter la vérité selon laquelle « nous savons tous à quoi ressemble une solution », comme l’expliqua Clinton, vérité qui fut manquée de peu à Taba ? En 2014, « un groupe d’universitaires et d’experts israéliens et palestiniens distingués, dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec les leaders de leur camp respectif », des vétérans du processus de paix et de ses « canaux très secrets à la fois avant et après les négociations d’Oslo », en vint à la conclusion que si la feuille de route ne portait malheureusement pas ses fruits, il faudrait trouver une solution plus imaginative42. Pour redonner de la crédibilité à la solution à deux États, une mise en œuvre alternative pourrait être envisagée, non par une partition du territoire mais par une duplication des fonctions avec des États israélien et palestinien opérant dans le même espace et disposant chacun de sa souveraineté propre. One Land Two States propose un programme bien plus détaillé et complexe, les assistants suédois se chargeant des détails institutionnels, qu’aucune proposition pour un État unique jusque-là, pour mieux répondre à la haine des sionistes envers cette dernière. En conservant Israël intact aux côtés d’un État palestinien qui en serait le fantôme, le « projet de deux États parallèles » le protège contre les risques de délégitimation. Exister de façon parallèle ne signifie évidemment pas être égal. La meilleure façon d’apaiser les peurs profondes concernant une telle solution, explique une contribution, est « de maintenir une asymétrie franche du pouvoir ». En ce qui concerne les questions sécuritaires spécifiquement, « dans toutes les configurations possibles le camp israélien insisterait sur son droit à maintenir une forme d’avantage militaire43 ».

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La solution à deux États, sur laquelle l’administration Obama continue d’insister, n’a jamais été accueillie que du bout des lèvres par le camp révisionniste israélien, comme une concession tactique à un cas de force majeure diplomatique. L’une des conséquences de l’évacuation de Gaza a été de permettre aux esprits les plus téméraires d’envisager de l’enterrer définitivement. En 2014 Caroline Glick, rédactrice en chef adjointe du Jersualem Post et conférencière pro-Tsahal, publia The Israeli Solution: A One-State Plan for Peace in the Middle East dans lequel elle propose l’annexion pure et simple de la Judée et de la Samarie, les intégrant à Israël comme Jérusalem-Est, pour parfaire les frontières naturelles du sionisme. La crainte que ce projet menace la prédominance juive en Israël s’est révélée infondée, car fondée sur des statistiques sur la population arabe gonflées par les agences de Cisjordanie. La suppression de l’Autorité palestinienne, que les États arabes n’étaient pas en mesure d’empêcher, libèrerait les États-Unis d’un fardeau économique et leur donnerait donc une raison de soutenir ce changement. Mais les sanctions de l’UE, si elles prenaient forme, ne seraient pas la fin du monde : Israël était déjà en train de diversifier ses partenaires commerciaux et son avenir économique se trouve en Asie, dont les grandes puissances investissaient dans les infrastructures israéliennes et achetaient des armes israéliennes sans se préoccuper de Ramallah44.

Pour les esprits plus prudents, ce scénario est trop optimiste car il se fonde sur des projections empruntes d’amateurisme selon lesquelles les Juifs constitueraient encore les deux tiers de la population israélienne après l’absorption de la Cisjordanie, ce que les travaux de Sergio DellaPergola, l’autorité en matière de démographie dans le pays, ne confirment aucunement45.  Benny Morris propose une perspective plus tranchée sur les dilemmes auxquels Israël est confronté. Cet historien reconnu fut un pionnier dans la démolition de la mythologie officielle selon laquelle la Palestine se vida de 80% de sa population arabe en 1947-48 en raison d’un exode massif. Il fut également l’une des figures de proue du réexamen critique de la construction de l’État d’Israël, avant de se rallier à l’idéologie sioniste dominante au tournant du XXIe siècle et de devenir l’un des faucons les plus extrémistes en matière sécuritaire du pays46. Dans sa deuxième phase, Morris a exprimé de nombreuses opinions anti-arabes primaires. Mais si son idéologie a changé, l’intelligence historique qui lui avait permis de lever tant de tabous patriotiques ne l’a pas quitté. Il a beau se mettre au service d’une cause qui l’avait rebuté, il conserve une agréable capacité à appeler un chat un chat.

Son livre One State, Two States propose un éclairage historique sur chacune de ces deux théories et leur accueil dans les deux communautés. Aucun mouvement dans l’opinion arabe n’a jamais accepté de solution binationale pour la Palestine. L’idée actuelle d’un État unique, laïc et démocratique dans le pays n’est rien moins qu’un paravent destiné à masquer la volonté de le reconquérir entièrement grâce au poids de la supériorité numérique qui en résultera. Du côté juif, au contraire, quelques minorités du Yichouv s’étaient prononcées en faveur d’un État binational en Palestine, quelques voix isolées qui s’étaient éteintes avec l’indépendance. Mais elles n’avaient aucun poids politique. Le sionisme dominant a toujours cherché à construire un État juif mono-ethnique, qui devait au départ s’étendre de la Transjordanie à la Méditerranée et jusqu’au sud du Liban avant de se réduire aux frontières du mandat britannique en Palestine. Ses leaders savaient que leur but nécessitait l’expulsion des Arabes et n’avaient pas de scrupules quant au « transfert », une forme de nettoyage ethnique. Mais comme ils ne pouvaient pas espérer faire accepter aux Britanniques de leur donner l’ensemble de la Palestine, ils acceptèrent la proposition de la Commission Peel en faveur d’une partition, une concession tactique grâce à laquelle ils pourraient gagner un avant-poste depuis lequel, comme le déclara Ben Gourion, ils pourraient étendre le pouvoir juif à travers tout le pays47. La guerre de 1947-48 fournit l’opportunité espérée aux sionistes en vidant le pays de la plupart de sa population arabe. Mais au moment de la victoire, Ben Gourion perdit son aplomb : au lieu d’annexer et de nettoyer également la Cisjordanie, il commit l’erreur de la laisser survivre comme une poche allogène au sein d’Israël. Une fois la seule chance de la vider passée, une telle situation ne pouvant se reproduire qu’en cas de nouvelle guerre à grande échelle, la plupart des Juifs ont fini par accepter qu’une forme quelconque d’État palestinien pourrait y être érigée48.

L’idée que cette histoire pouvait être annulée par la création d’un État binational au XXIe siècle n’était que pure fiction. Les conflits religieux suffisent à eux seuls à empêcher toute tentative en ce sens. La solution à État unique était une chimère. Seule une solution à deux États pouvait réellement être envisagée. Mais même celle-ci ne semblait pas très réaliste. « La petite taille de la Terre d’Israël / Palestine en tant que telle, environ cents kilomètres d’est en ouest, fait de sa division en deux États un cauchemar du point de vue pratique et la rend quasiment inenvisageable ». Et il n’y a pas que cela. « La division de la Palestine mandataire historique telle qu’elle est proposée, 79% revenant aux Juifs et 21% aux Arabes, ne peut que laisser aux Arabes, à tous les Arabes, un sentiment profond d’injustice, d’affront et d’humiliation et renforcer la perception légitime qu’un État composé de la bande de Gaza et de la Cisjordanie n’est tout simplement pas viable, politiquement et économiquement ». Pourquoi alors les Palestiniens ne devraient-ils pas procéder de la même manière que les sionistes, c’est-à-dire utiliser ce qu’on leur a donné simplement comme un point d’appui temporaire pour atteindre leur but ultime ? Un tel État, « prenant en compte des facteurs économiques, démographiques et politiques objectifs, chercherait inévitablement à étendre son territoire », aux dépens d’Israël49. La logique d’une solution à deux États était donc incertaine : elle aurait mené à une agitation perpétuelle. Le seul espoir que la création d’un deuxième État puisse aboutir sans mettre en danger Israël serait que son extension se fasse vers la Jordanie, mais c’était un espoir bien mince qui susciterait certainement une résistance armée de la part de la monarchie hachémite.

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Les conceptions israéliennes d’une solution à deux États construisent évidemment des garde-fous contre une telle dynamique. L’entité palestinienne soumise à discussion n’est pas un État indépendant sur les territoires non encore occupés par Israël avant 1967 tels qu’ils étaient à l’époque. La situation de Gaza montre pourquoi il n’y aura pas de retrait significatif des colonies de Cisjordanie, sans parler de Jérusalem-Est. Le rapatriement vers Israël de 8 000 colons de Gaza coûta à l’État juif 2% de son PIB50. Un retrait dans des conditions comparables des 350 000 personnes retranchées en Cisjordanie lui coûterait 80% de son PIB, 120% avec Jérusalem-Est. Quelle que soit la nature du deuxième État, les colons y resteraient. Gaza offre également un avant-goût de la matrice du contrôle juif sur ce que deviendrait la Cisjordanie, même sans les garnisons et les check points de Tsahal. Après avoir rejeté toute forme de solution à un État, Asher Susser ne tourne pas autour du pot pour expliquer ce qu’implique la solution à deux États qu’il soutient : « l’État palestinien que les Israéliens étaient disposés à soutenir ne fut jamais un membre indépendant et pleinement souverain de la communauté des nations, mais une entité émasculée, démilitarisée et supervisée dont l’espace aérien et les frontières auraient été sous contrôle d’Israël et qui aurait abrité également une présence militaire israélienne et/ou étrangère 51». Voilà l’impératif dont il est question dans son sous-titre. Parmi les tenants de deux États, Susser est une colombe.

Il est évident qu’une Autorité palestinienne avec ces contours, à laquelle on donnerait une panoplie d’ambassades et qui prendrait le nom d’État palestinien, ne serait rien de plus que quelques bantoustans. Telle est d’ailleurs la principale raison pour laquelle la défense des solutions à un État s’est développée. Seul pays au monde où le Bophuthatswana eut une mission diplomatique, Israël s’est intéressé précocement à l’invention par l’Afrique du Sud de ces micro-États, et en coulisse cet exemple a structuré la pensée officielle depuis cette époque. Dans un passage révélateur, Abunimah oppose « le courage et les valeurs de Mandela, qui préféra rester en prison plutôt que de concéder une légitimité aux bantoustans quand le régime de l’apartheid lui offrit de le libérer s’il reconnaissait et déplaçait le Transkei » à « la décision désespérée, insensée et intéressée de Yasser Arafat d’accepter les conditions d’Israël pour se faire introniser dirigeant de pacotille d’un Transkei au bord de la Méditerranée52». Pourtant c’est bien là que réside la contradiction explosive dans les plans d’Israël pour un protectorat palestinien. Plus le système destiné à éviter toute souveraineté réelle est serré, moins la crédibilité du régime qui en sortirait serait grande, et plus les soulèvements contre lui seraient probables. L’apprivoisement d’une élite de collaborateurs crée le risque d’une explosion de colère contre elle. Les filets de sécurités pourraient devenir des boomerangs. Plus on prendra de précautions dans la création d’un deuxième État, plus les incitations à la révolte contre lui seront grandes.

Une solution à un État ne serait pas soumise à cette dialectique. Mais elle a ses écueils cachés, qui sont rarement relevés dans les thèses en sa faveur. Elle a pour but de renverser la partition originelle du pays en 1948, plutôt que simplement les occupations de 1967. Mais la plupart de la littérature qu’elle a suscitée évite non pas le fait, mais les conséquences de cette partition, c’est-à-dire l’énormité du butin saisi par le conquérant et l’ampleur de l’exil créé par la conquête53. En 1947, les Juifs possédaient 8% du territoire de ce qui est désormais Israël. Aujourd’hui ils en contrôlent 93%, et les Arabes 3,5%54. Deux estimations indépendantes calculent la valeur du foncier confisqué aux Palestiniens par l’État sioniste à un peu moins de 300 milliards de dollars, exprimée en prix de 2008-200955. Près de la moitié de la population ne serait-ce que des territoires occupés eux-mêmes est enregistrée en tant que réfugiés, un peu moins de deux millions sur les cinq millions reconnus par les Nations Unies. Le nombre d’exilés sans État est de 2,5 millions. Le nombre de réfugiés vivant dans des camps est de 1,5 millions. Qu’adviendra-t-il de ces terres et de ces gens dans le système politique d’un État unique ? En évitant de parler du problème qui est au cœur du conflit entre les deux communautés depuis l’ancien mandat, la littérature en faveur d’un État unique, et a fortiori parallèle, fait montre d’une acceptation tacite du fait que les réparations et le retour ne seront que symboliques, au mieux. Ce faisant, elle rejoint la solution à deux États dans son aveuglement quant à l’improbabilité que l’inégalité criante entre Palestiniens et Juifs, fondée sur la dépossession brutale d’un camp par l’autre, ne soit pas une source continuelle de haine enflammée. Il faudrait contenir cette haine par la force à la frontière entre les deux États, et elle hanterait les rues et les villes d’un État unique où chaque symbole de richesse et de privilège rappellerait quotidiennement le vol originel. L’avantage de Morris réside dans sa capacité à reconnaître, et à exprimer, cette perspective.

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L’improbabilité n’est pas la certitude. La formule attribuée au général Moshe Ya’alon, ancien chef d’État-Major de Tsahal et ministre de la défense en charge de la deuxième guerre de Gaza, est apocryphe, mais le fait qu’elle circule révèle le sentiment, des deux côtés, que tels sont les enjeux, revendiqués par l’establishment israélien révisionniste et non-dits chez les Travaillistes : « Il faut faire comprendre aux Palestiniens jusqu’aux tréfonds de leur conscience qu’ils sont un peuple vaincu ». Soixante-dix ans d’expulsion et d’occupation constituent une longue période. Avec vingt ou trente ans de plus, la fatigue et la résignation ne l’emporteraient-elles pas définitivement ? Les faits sont ambigus. Le blitz au Liban et la défaite de la première Intifada mirent l’OLP aux ordres à Oslo. L’écrasement de la deuxième Intifada permit de mettre en place Abbas et Fayyad. La première guerre de Gaza convertit le Hamas à la Ligne verte. A chaque fois le coup porté a réduit les prétentions de la résistance. Mais à chaque fois il l’a également déplacée. Lorsque l’OLP ne put plus agir au Liban, une révolte échappant à son contrôle se produisit en Cisjordanie. Lorsque l’impuissance de l’Autorité palestinienne devint évidente, il y eut une deuxième révolte, plus radicale, en Cisjordanie. Lorsqu’Abbas fut mis en place, le Hamas emporta une victoire électorale écrasante. Lorsque le Hamas commença à temporiser à Gaza, le djihadisme islamique se renforça. Jérusalem-Est pourrait être le prochain point d’ignition56. L’effet cumulatif des déplacements a-t-il fini par diminuer la capacité nette de résistance ? Il est trop tôt pour le dire mais il est peu probable que le cycle de répression et de résurgence s’arrête.

La peur de ce cercle vicieux est bien sûr au cœur des tentatives occidentales pour amener la classe politique israélienne à concéder un accord pour deux États selon les contours dessinés par Clinton. Ceux-ci ont toujours trouvé un écho au sein du camp travailliste du sionisme, qui est de manière congénitale plus soumis aux exigences impériales, d’abord britanniques puis américaines, que la tradition révisionniste plus autonome. Il faudrait un retour des Travaillistes au pouvoir pas seulement comme partenaire subordonné dans une coalition menée par le Likoud pour que ce projet soit mené à bien. Les États-Unis et l’UE ont affiché leur soutien à une solution à deux États si publiquement qu’il leur serait difficile de se rétracter, et en ce sens une version diminuée du projet de Clinton semble être le résultat le plus probable dans les prochaines années. Mais tant que le Moyen Orient continue d’être un champ de bataille pour des conflits sectaires au sein de l’Islam, il n’y pas d’urgence majeure à ce que l’Occident y intervienne. Les États-Unis ont des leviers à Tel Aviv, mais n’ont pas grand-chose à perdre à un report57. L’UE encoure des troubles dans son opinion publique, mais n’a que peu de leviers. Pour le moment, les territoires occupés peuvent rejoindre le Sahara occidental ou le nord de Chypre dans le monde oublié de l’Occident.

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Qu’en est-il de la lutte de libération palestinienne dans tout cela ? Il est difficile de penser à un quelconque mouvement national qui ait plus souffert d’une direction calamiteuse. Lorsque l’impérialisme britannique eut brisé le grand soulèvement palestinien de 1936-37, dont la répression avait nécessité plus de troupes que toute autre révolte coloniale entre les deux guerres, le Yichouv récolta les fruits de la position dominante dont il jouissait pendant le mandat, et l’éventail d’armées arabes mal dirigées et sous-équipées ne furent pas en position de le contrer. La Nakba fut si rapide et si catastrophique qu’aucune organisation politique palestinienne d’aucune sorte ne put exister pendant plus d’une décennie. L’OLP elle-même, qui naquit seize ans plus tard, était à l’origine moins une initiative nationale qu’une construction de la diplomatie égyptienne organisée par la Ligue arabe. Objectivement, les conditions pour la construction d’un mouvement fort doté d’une stratégie cohérente étaient donc exceptionnellement difficiles depuis le début. Mais elles seraient fatalement aggravées par les délires et l’incompétence du Fatah et le leadership d’Arafat. Pendant un quart de siècle, l’objectif officiel du Fatah fut de récupérer le territoire du mandat britannique dans son intégralité par la force des armes, mettant fin au sionisme, alors qu’il était évident qu’il n’y avait pas la moindre possibilité de l’atteindre, ne serait-ce qu’en raison de la protection offerte par les États-Unis. Lorsque le Fatah en prit enfin conscience, et que le Conseil national palestinien accepta le principe de deux États, le maximalisme fantasmé capota pour devenir un minimalisme ignoble et Arafat reçut le prix Nobel pour avoir accepté de se contenter de l’espoir d’obtenir un cinquième du pays dont il avait, jusqu’à l’avant-veille, revendiqué la totalité. Et encore ne s’agissait-il que d’une vague promesse, avec un acompte de 3% seulement et un titre de président comme babiole. Depuis, même le moignon flétri proposé à Oslo a été réduit58.

Au lieu de revendiquer la totalité du territoire et de se contenter finalement d’un reliquat, l’exigence aurait toujours dû être celle d’une répartition équitable entre les deux peuples qui y vivent. Le plan de partition de 1947, fruit d’une enquête biaisée et cabossé de toutes parts par les pots-de-vin des États-Unis et leur chantage à l’ONU, n’en était qu’une caricature dès le départ : avec 32% de la population, les Juifs reçurent 55% du territoire et 80% de la zone côtière alors que les Arabes, avec 68% de la population, se retrouvèrent avec 45% du territoire. Un an plus tard, Israël avait conquis 78% du territoire, auxquels s’ajouta le reste de Jérusalem en 196759. Depuis cette date, les ratios entre les communautés ont fluctué mais ont fini, grâce à une forte immigration juive et des taux de natalité élevés chez les Palestiniens, par atteindre la parité approximative qu’ils connaissent aujourd’hui, les Juifs devançant les Palestiniens d’une marge toujours plus petite, les Palestiniens étant bientôt amenés à les dépasser. Si l’OLP avait basé sa lutte sur l’énormité fondamentale de la disproportion entre territoire et démographie, et mené des campagnes internationales pour l’égalité de ressources comparables, elle aurait mis l’État sioniste sur la défensive. Comment pourrait-on jamais justifier une telle spoliation ? Il est trop tard pour ce faire aujourd’hui. À la place, nous avons le spectacle qu’offrent même les Israéliens les plus éclairés, informant le monde qu’ils n’ont jamais remis en question la légitimité de l’appropriation par Israël des quatre cinquièmes du pays et qu’ils pensent, à quelques ajustements près, que les miettes offertes par Clinton aux Palestiniens sont une bonne solution, avec à peine un murmure d’opposition en provenance de Ramallah. 

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_16295.jpgColin Junius - 2014

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Perry Anderson

Original: The House of Zion

Traduit par David Bousquet

Source: Tlaxcala, le 13 juillet 2017



 

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