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Age of Anger (Âge de colère), de Pankaj Mishra: une note de lecture

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aut_1128bis2Pour une (rare) fois qu'un livre sort qui en découd avec l'esprit du temps, brillant comme un diamant fou. Age of Anger, de Pankaj Mishra, auteur du tout aussi  novateur From the Ruins of Empire, pourrait bien en être le dernier avatar en date.

Pensez à ce livre comme l'arme (conceptuelle)  mortelle suprême dans les cœurs et les esprits d'une Terre en friche adolescente [orig. Teenage Wasteland, réf. à la chanson Baba O'Riley, de The Who, NdT] cosmopolite et déracinée qui s'efforce de trouver sa véritable voie alors que nous piétinons dans la plus longue - le Pentagone dirait infinie - des guerres mondiales : une guerre civile mondiale (que dans mon livre de 2007 Globalistan j'ai appelé "Guerre liquide").

Mishra, un produit exceptionnel de la rencontre Est-Ouest, soutient essentiellement qu'il est impossible de comprendre le présent si nous ne reconnaissons pas le blues du mal du pays souterrain [subterranean homesick blues]  qui contredit l'idéal du libéralisme cosmopolite  : cette «société commerciale universelle d' individus rationnels recherchant leurs propres intérêts», conceptualisé par les Lumières via Montesquieu, Adam Smith, Voltaire et Kant.

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Pankaj Mishra

Le vainqueur de l'histoire a fini par être un récit aseptisé des Lumières bienveillantes. La tradition du rationalisme, de l'humanisme, de l'universalisme et de la démocratie libérale était censée avoir toujours été la norme. Il était «manifestement trop déconcertant», écrit Mishra, «de reconnaître que la politique totalitaire cristallisait les courants idéologiques (racisme scientifique, rationalisme chauvin, impérialisme, technicisme, politique esthétisée, utopisme, ingénierie sociale)» à l'œuvre dans l'Europe de la fin du XIXe siècle.

Ainsi, pour citer T.S. Eliot, afin de cadrer «le demi-regard en arrière/Que l'on jette par-dessus l'épaule vers l'épouvante primitive» qui a finalement conduit à l'Occident contre Tous les autres, nous devons nous pencher sur les précurseurs.

 Le Crystal Palace en 1862

Écraser le Palais de Cristal

Voici d'abord Eugène Oneguine de Pouchkine - «le premier d'une série d'" homme superflus" dans la fiction russe,« avec son chapeau à la Bolivar, se cramponnant à  une statuette de Napoléon et un portrait de Byron, car la Russie, essayant de rattraper l'Occident, « produisait en masse des jeunes en dérive  spirituelle déchaînée avec une conception quasi-byronienne de la liberté, encore plus enflée par le romantisme allemand». Les meilleurs critiques des Lumières devaient être des Allemands et des Russes, derniers venus dans la modernité politico-économique.

Deux ans avant de publier ses étonnants Carnets du sous-sol (ou Notes d'un souterrain), Dostoïevski, dans sa tournée en Europe occidentale, voyait déjà une société dominée par la guerre de tous contre tous où la plupart étaient condamnés à être des perdants.

À Londres, en 1862, à l'Exposition Internationale au Palais de Cristal, Dostoïevsky eut une illumination («Tu prends conscience d'une idée colossale ... qu'e c'est là qu'il y a la victoire et le triomphe. Tu commences aussi à craindre vaguement quelque chose») . Mais dans sa stupeur, Dostoïevski était aussi assez futé pour observer comment la civilisation matérialiste était renforcée autant par son glamour que par la domination militaire et maritime*.

La littérature russe a finalement cristallisé le crime commis au hasard comme le paradigme de l'individualité savourant son identité et affirmant sa volonté (plus tard reflété au milieu du 20e siècle par l'icône beat William Burroughs clamant que tirer au hasard procurait la sensation suprême).

La voie était ainsi tracée pour que le banquet de mendiants en expansion se mette à bombarder le Palais de Cristal, même si, comme Mishra nous le rappelle,

«les intellectuels du Caire, de Calcutta, de Tokyo et de Shanghai lisaient Jeremy Bentham, Adam Smith, Thomas Paine, Herbert Spencer et John Stuart Mill" pour comprendre le secret de la bourgeoisie capitaliste en perpétuelle expansion.

Et cela après que Rousseau, en 1749, eut posé la pierre angulaire de la révolte moderne contre la modernité, aujourd'hui éclatée dans un désert d'échos en miroir, vu que le Palais de Cristal est de facto implanté dans des ghettos luisants partout dans le monde.

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Le Crystal Palace a été détruit par un incendie en 1936

Missié Eclairé - lui mort

Mishra crédite Nietzsche de l'idée de son livre, lorsqu'il commente la querelle épique entre le plébéien envieux Rousseau et le sereinement élitiste Voltaire, qui salua la Bourse de Londres, quand elle devint pleinement opérationnelle, comme l'incarnation laïque de l'harmonie sociale.

Mais ce fut Nietzsche qui finit par sortir du moule central, en tant que féroce détracteur du capitalisme libéral et du socialisme, pour faire de la promesse séduisante de Zarathoustra un Saint Graal magnétique pour les bolcheviks (Lénine, lui, le haïssait), Lu Xun, l'écrivain chinois de gauche, les fascistes, les anarchistes, les féministes et les hordes d'esthètes mécontents.

Mishra nous rappelle également comment «les anti-impérialistes asiatiques et les barons prédateurs US du caoutchouc ont emprunté avec empressement» à Herbert Spencer, «le premier penseur véritablement mondial» qui a inventé le mantra «la loi du plus fort» après avoir lu Darwin.

Nietzsche était le cartographe par excellence du ressentiment. Max Weber a prophétiquement défini  le monde moderne comme une "cage de fer" d'où seul un leader charismatique peut offrir l'évasion. De son côté, l'icône anarchiste Mikhaïl Bakounin avait déjà, en 1869, conceptualisé le «révolutionnaire professionnel» comme ce lui qui rompt «tout lien avec l'ordre social et avec tout le monde civilisé ... Il est son ennemi impitoyable et continue de l'habiter avec un seul but: le détruire».

Échappant  au "cauchemar de l'histoire" - en fait la cage de fer de la modernité - de James Joyce, le Moderniste suprême  une sécession viscéralement militante  "d'une civilisation fondée sur un progrès progressif sous la tutelle de libéraux-démocrates "fait maintenant rage, hors de contrôle, bien au-delà de l'Europe.

Des idéologies qui pouvaient être radicalement opposées entre elles se sont néanmoins développées en symbiose à partir du maelström culturel de la fin du XIXème siècle, de foindamentalisme islamique, du  sionisme et du nationalisme hindou au bolchevisme, au nazisme, au fascisme et à l'impérialisme réaménagé.

Non seulement la Seconde Guerre mondiale, mais aussi la fin de partie actuelle, a également été visualisée par le brillant et tragique Walter Benjamin dans les années 1930, quand il a déjà mis en garde contre l'auto-aliénation de l'humanité, enfin capable d' "expérimenter sa propre destruction comme un plaisir esthétique du premier ordre". Aujourd'hui, les jihadistes bricoleurs en live-streaming en sont la version pop, Daech essayant de se profiler comme la suprême négation du culte de la modernité néolibérale.

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Le Palacio de Cristal, dans le Parc du Buen Retiro à Madrid, construit en 1887 pour une exposition de flore et de faune des Philippines, alors colonie espagnole. Photo Sig Nordal Jr.

L'Ère du Ressentiment

Tissant de savoureux parcours de pollinisation croisée politique et littéraire, Mishra prend son temps pour dresser le décor du Grand débat entre les masses du monde en développement dont les vies sont marquées par  «l'histoire de violence encore largement reconnue» de l'Occident atlantiste et les élites de la modernité liquide (Bauman) issues la partie (sélectionnée) du monde qui a fait les percées cruciales depuis les Lumières dans la science, la philosophie, l'art et la littérature.

Cela va bien au-delà du simple débat entre l'Est et l'Ouest. Nous ne pouvons pas comprendre la guerre civile mondiale actuelle, ce «mélange intense d'envie et de sentiment d'humiliation et d'impuissance» postmoderniste et post-vérité si nous n'essayons pas de «déconstruire l'architecture conceptuelle et intellectuelle des gagnants de l'histoire en Occident », construite  sur l'histoire triomphaliste des super-exploits anglo-US.

Même au plus fort de la Guerre froide, Le théologien US  Reinhold Niebuhr se moquait des« fanatiques de la civilisation occidentale » et de  leur foi aveugle selon laquelle toute société est destinée à évoluer exactement selon le modèle suivi – parfois - par une poignée de nations occidentales.

 Et cela – quelle ironie ! – au moment même où le culte internationaliste libéral du progrès imitait le rêve marxiste de la révolution internationaliste.

Dans sa préface de 1950 aux Origines du totalitarisme – un livre qui fait son comeback comme super-best seller sur Amazon - Hannah Arendt nous disait essentiellement d'oublier une éventuelle restauration de l'ancien ordre du monde : nous avons été condamnés à voir l'histoire se répéter, «une itinérance à une échelle sans précédent, un déracinement  d'une profondeur sans précédent».

Pendant ce temps, comme Carl Schorske l'a noté dans son spectaculaire Vienne Fin de siècle : politique et culture,  la recherche universitaire US a coupé le "cordon de conscience" reliant le passé au présent, nettoyant tout simplement l' Histoire : et des siècles de guerre civile, de dévastation impérial, de génocide et d'esclavage en Europe et en Amérique ont tout simplement disparu. Un seul récit TINA (il n'y a pas d'alternative) a été autorisé : comment des atlantistes ayant le privilège de la raison et de l'autonomie individuelle ont fait le monde moderne.

Et voici  Jalal Al-e-Ahmad, né en 1928 dans le sud pauvre de Téhéran, et l'auteur de Westoxification (1962), un texte de référence clé de l'idéologie islamiste, où il écrit que «l'Erostrate de Sartre tire au revolver contre les gens dans la rue avec les yeux bandés; le protagoniste de Nabokov fonce avec  sa voiture dans la foule; et l'Étranger de Camus), Mersault, tue quelqu'un en réaction à un mauvais coup de soleil."

On peut parler d'un croisement mortel - l'existentialisme rencontre les bidonvilles de Téhéran pour souligner ce qu' Hanna Arendt a appelé la« solidarité négative».

Et voici Abou Mousasb al-Souri, né en 1958 - un an après Oussama ben Laden - dans une famille de classe moyenne dévote à Alep. C'est Al-Souri, et non l'Égyptien Al-Zawahiri, qui a conçu une stratégie de jihad mondial sans leader dans The Global Islamic Resistance Call (Appel à la résistance islamique mondiale), basée sur des «cellules isolées» et des «opérations individuelles». Al-Suri a été le Samule «choc des civilisations» Huntington d'Al-Qaïda. Mishra le définit comme «le Mikhaïl Bakounine du monde musulman».

Mikhail Shemyakin, Le rêve de Raskolnikov, Illustration de "Crime et châtiment.", de Fiodor Dostoïevski, 1964. Crayon sur papier

Cette «syphilis des passions révolutionnaires»

Répondant à cette ridicule «fin de l'histoire»  néo-hégélienne, à la fin de la guerre froide, Allan Bloom a averti que le fascisme pourrait être l" avenir. Et John Gray a télégraphié le retour de «forces primordiales, nationalistes et religieuses, fondamentalistes et bientôt, peut-être, malthusiennes».

 Et cela nous amène à expliquer pourquoi les porteurs exceptionnels de l'humanisme et du rationalisme des Lumières ne peuvent expliquer l'agitation géopolitique actuelle - de Daech  au Brexit et à Trump. Ils ne pourraient jamais arriver à quelque chose de plus sophistiqué que l'opposition binaire entre «libre» et «non libre» : Les mêmes clichés occidentaux du XIXe siècle sur le non-Occident; et la diabolisation incessante de ce qui est de manière pérenne l'Autre arriéré : l'islam. D'où la nouvelle «longue guerre» (terminologie du Pentagone) contre «l'islamofascisme».

Et ils ne peuvent pas comprendre comment les concepteurs de Daesh  peuvent enrégimenter, en ligne, un adolescent insulté, blessé d'une banlieue parisienne ou d'un bidonville africain et le convertir en dandy narcissique - baudelairien? - fidèle à une cause entraînante valant la peine qu'on se batte pour elle. Le parallèle entre le jihadiste bricoleur et le terroriste russe du 19ème siècle - incarnant la «syphilis des passions révolutionnaires», selon le mot d' Alexander Herzen - est étrange.

Et le principal ennemi du jihadiste bricoleur n'est même pas chrétien; C'est le shi'ite «apostat». Les viols massifs, les meurtres chorégraphiés, la destruction de Palmyre, Dostoïevski avait déjà identifié tout ça : comme le dit Mishra, «il est impossible pour les Raskolnikov modernes de se refuser quoi que ce soit et possible de justifier tout et n'importe quoi».

Il est impossible de résumer tous les feux croisés  intellectuels rhizomatiques (coup de chapeau à Deleuze-Guattari) déployés par Age of Anger. Ce qui est clair, c'est que pour comprendre la guerre civile mondiale actuelle, la réinterprétation archéologique du récit hégémonique de l'Occident des 250 dernières années est indispensable. Sinon, nous serons condamnés, comme de chétives mouchetures sisyphéennes, à endurer non seulement le cauchemar récurrent de l'histoire, mais aussi ses retours de bâton cycliques.

NdT

* "De notre temps s'est produite une terrible révolution, et la bourgeoisie a pris le dessus. Avec elle sont apparues des villes effrayantes, dont personne n'avait eu l'idée même en rêve. Des villes comme celles qui sont apparues au XIXe siècle, l'humanité n'en avait jamais vu jusqu'alors. Ce sont des villes avec des palais de cristal, des expositions universelles, des banques, des budgets, des rivières polluées, des débarcadères, des associations de toutes sortes, et autour d'elles des fabriques et des usines."-Fiodor Dostoïevski, Journal d'un écrivain, 1876

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Pepe Escobar Пепе Эскобар

Original: Age of Anger, by Pankaj Mishra: a review

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Traductions disponibles : Português 

Fuente : Tlaxcala, le 9 février 2017


 

 

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