REDHER - La pluma
Accueil Articles Droits Humains Violations des DH


Moi aussi, j'ai été stigmatisée comme ennemie de l'État

Envoyer Imprimer PDF
Note des utilisateurs: / 0
MauvaisTrès bien 

aut_5258BisMe rappelant le départ précipité de notre bien-aimée Argentine libérale, je pense à Yakoub Abou Al Kiyan partant dans sa voiture, peut-être pour éviter de voir sa maison à nouveau détruite.

J'étais adolescente quand j'ai compris que mon pays nous avait étiquetés, ma famille et moi, comme ennemis. Même si personne ne nous a effectivement montrés du doigt et l'a dit, c'était si clair que pendant un an, j'ai été forcée d'errer de maison en maison, à la recherche d'un refuge.

Une des maisons démolies dans le village bédouin d'Umm al-Hiran, où Yakoub Abou al-Kiyan a été tué le 18 janvier 2017. Photo Eliyahu Hershkovitz

Le régime militaire en Argentine a été soutenu par une grande partie de la population, et beaucoup lui ont offert leurs services pour aider à détruire complètement la démocratie du pays, qui était déjà fragile. Le soutien principal est venu de l'oligarchie et des médias, qui ont aveuglément accepté tous les mensonges du régime. Pour eux, des gens comme mes parents représentaient les forces du mal. Ils ont été dépeints comme des agents de gouvernements étrangers, complotant pour transformer l'Argentine en un état communiste et laïque.

Cette idée absurde a été inventée par la junte qui a pris le pouvoir et un nombre incroyablement grand de gens l'ont cru. La junte représentait l'Église et les riches hommes d'affaires. Ils avaient beaucoup de privilèges et ils n'étaient pas prêts à les abandonner.

Mes parents étaient des intellectuels libéraux, et peut-être plus que cela: ils étaient des gens qui cherchaient à changer le monde et étaient imprégnés d'un zèle révolutionnaire, mais ils n'ont jamais été officiellement membres d'un parti politique. Malgré cela, ils ont été forcés de payer un prix lourd pour leur vision du monde humaniste.

Buenos Aires, Argentine, 30 mars 1982

Le régime a pris progressivement le contrôle des universités. Quand ma mère est arrivée un jour à son poste de chargée de cours, on lui a refusé l'entrée. Je me souviens comment elle est rentrée à la maison avec des larmes aux yeux et avait du mal à nous dire ce qui s'était passé. Notre situation financière a empiré jusqu'à ce que nous nous retrouvions finalement sans rien. Mes parents ont essayé de s'en sortir en donnant des cours particuliers, mais c'était très difficile.

Un jour, un ami de ma sœur est venu à la maison et a dit que nous devions partir immédiatement. Quelqu'un avait apparemment dénoncé mon père. Nous étions tous dans la voiture en quelques minutes. Je ne pense pas que mes parents imaginaient alors qu'il faudrait des années avant que nous puissions retourner à la maison.

À partir de ce moment-là, j'ai arrêté d'aller à l'école. Nous sommes passés d'une cachette à l' autre. Ma mère voulait rentrer à la maison pour prendre quelques articles, mais une amie qu'elle a rencontrée l'a prévenue de ne pas approcher de la maison parce qu'elle était pleine de soldats. Les soldats ont incendié la magnifique bibliothèque de mes parents et ont transformé la maison en un lieu d'interrogatoire et de torture. Mes amis ont cessé de m'appeler. Les gens avaient peur de nous approcher. C'était un temps où tout le monde avait peur de tout le monde.

En quelques jours, nous avons quitté notre bien-aimée et libérale Argentine. Toute ma vie j'ai essayé, sans succès, d'oublier cet horrible départ en autobus de Buenos Aires. Même si c'était le matin, je me souviens de tout comme plongé dans l'obscurité. Au début, je pensais que ce souvenir était influencé par mon triste état d'esprit, mais ensuite je me suis rappelé, idiote que j'étais, que c'était à cause des vitres teintées du bus. À travers celles-ci  tout semblait vague, terne, comme des images d'un polar ou d'un cauchemar, comme on était mort et arrivé dans un monde différent. Comme si on était en train de quitter une ville fantôme.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_15308.jpg

Umm al-Khiran, Palestine, 18 janvier 2017

Je pense à Yakoub Yakoub Abou Al Kiyan partant dans sa voiture, peut-être pour éviter de voir sa maison à nouveau détruite, comme elle avait été détruite tant de fois déjà. Il était entouré de brouillard matinal, de soldats et de policiers. Je pense à sa famille, une fois de plus sans abri. Aux  enfants restés sans rien. Aux citoyens arabes du pays, que le régime a décidé d'étiqueter comme l'ennemi.

Ana Camusso

Original: I, Too, Was Branded an Enemy of the State

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Traductions disponibles: Español

Source : Tlaxcala, le 7 février 2017

A lire sur La Pluma:

Un conte de deux villages évacués : Amona et Umm al-Hiran

Un «ignoble terroriste»? Un village bédouin du sud d'Israël pleure un enseignant aimé




 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Les dossiers brûlants d'actualité

 

Édition Spéciale « bilan 2016»

L'année 2016 en mots et en noms Les pays qui ont fait la Une Syrie, Turquie, USA, Russie, Maroc, Philippines, Allemagne, Royaume-Uni, Tunisie, Corée du Sud, Congo, Brésil, Italie, Chine, Yém...

 

Spécial : #HastaSiempreComandante FIDEL!

Fidel est une planète Sauvons-les tous et toutes Fidel est mort invaincu Fidel Castro : La dette ne doit pas être payée Fidel Castro a donné à Cuba une place hors norme dans le monde Fi...

 

Spécial COP21 PARIS

Notre-Dame des Landes : vers un conflit de légitimité démocratique ! Le pari ambigu de la coopération climatique Accord à la COP21 : même sur une planète morte, le commerce international ...

 Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Colombie : Manifeste pour la paix, jusqu'à la dernière goutte de nos rêves

Il existe dans le cœur de l'Amérique un refuge humain enlacé à trois cordillères, bercé par d'exubérantes vallées, des forêts touffues, et baigné par deux océans... Lire / Signer manifeste

Compteur des visites

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui15985
mod_vvisit_counterHier27931
mod_vvisit_counterCette semaine74647
mod_vvisit_countersemaine précedente184293
mod_vvisit_counterCe-mois-ci517703
mod_vvisit_countermois précedent557712

We have: 475 guests online
Ton IP: 23.20.157.174
 , 
Aujourd'hui: 23 Mai 2017