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On ne hait pas tant qu’on méprise : à propos de Donald Trump et de comment nous en sommes arrivés là

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aut_1354BisEn période de trouble, la sagesse de la Mère Marie m’intéresse moins que celle de Joe Hill : Ne vous lamentez pas, organisez-vous.

D’un certain point de vue, l’élection de Trump est une surprise; tout comme nous sommes régulièrement surpris lorsqu’adviennent les conséquences négatives aisément prévisibles de ce mode de vie.

Ainsi, nous sommes surpris lorsque les insecticides dont nous baignons le monde font s’effondrer les populations d’insectes, lorsque les perturbateurs endocriniens dont nous avons recouvert la planète perturbent les systèmes endocriniens, lorsque l’endiguement et l’assèchement des rivières mènent à leur destruction, lorsque le meurtre des océans finit en quelque sorte par les tuer, lorsque le colonialisme détruit les vies des colonisés, lorsque le capitalisme anéantit les communautés et le monde naturel, lorsque la culture du viol engendre des viols, et ainsi de suite. Et nous sommes surpris lorsqu’une culture raciste, qui hait les femmes, élit un homme qui déteste les femmes.

Mais de bien d’autres points de vue, l’ascension de Trump ou de quelqu’un dans son genre était entièrement prévisible.

La décadence de l’Empire entraine une résurgence des valeurs incarnées par Trump : la haine de la femme, le racisme, la désignation à la vindicte   de ceux qui mettent des bâtons dans les roues de l’empire, et être prêt à faire n'importe quoi pour maintenir cet  empire, pour « rendre sa grandeur à l'Amérique [la Grèce, Rome, le Royaume-Uni, la Chine] »

C’est une réaction classique de la part de ceux qui ont pu exploiter les autres en toute impunité, et qui se rendent compte que leur mode de vie (et, tout particulièrement, l’exploitation et les prérogatives sur lesquelles il se base) menace de s’écrouler.

Nous avons déjà vu cela. Pourquoi le lynchage des Africians-américains a-t-il rapidement cru après la guerre de Sécession et la fin de l’esclavage ? Pourquoi le Ku-Klux-Klan a-t-il pris de l’ampleur dans les années 1910 et1920 ? Quelles sont les relations entre l’effondrement économique allemand des années 1920 et l’avènement du fascisme nazi ?

Nietzsche nous fournit une réponse : « On ne hait pas tant qu’on méprise ».

Tant que l’exploitation des autres se déroule relativement sans heurt, celui qui exploite peut se contenter de mépriser ceux qu’il exploite. Tant que je contrôle les vies et le travail des Africains-américains, par exemple, de mon point de vue, tout va pour le mieux. Mais entravez de quelque manière que ce soit ma capacité à les exploiter, et les lynchages débuteront. La même chose est vraie de mon accès aux autres soi-disant ressources, que ces « ressources » soient des « ressources de bois », des « ressources halieutiques », des merdes chinoises en plastique bon marché, ou l’accès sexuel et reproductif aux femmes. Tant que la rhétorique de la supériorité permet de maintenir la prérogative, la haine et le recours direct à la force physique demeurent discrets. Mais lorsque cette rhétorique commence à s’effriter, la force et la haine attendent en coulisse, prêtes à exploser.

Nous n’en viendrions pas là, n’est-ce pas ? Eh bien, imaginez que quelqu’un vous dise que peu importe le prix que vous ayez payé pour un morceau de terre, la parcelle ne vous appartient pas. Que vous ne pouvez plus faire ce que vous voulez d’elle. Que vous ne pouvez plus y couper les arbres. Que vous ne pouvez pas y construire. Que vous ne pouvez pas la bulldozer pour y faire passer une allée. Vous énerveriez-vous ? Et si ces étrangers vous enlevaient votre ordinateur en raison des dommages sur la santé de femmes ouvrières dans des usines en Thaïlande que leur construction entraine. Qu’ils prenaient vos vêtements parce qu’ils ont été fabriqués dans des ateliers clandestins, votre viande parce qu’elle provient de l’élevage industriel, vos légumes bon marché parce que l'agrobusiness qui les vendent a  fait perdre leurs emplois à de nombreuses familles de maraichers, et votre café parce que sa production détruit les forêts tropicales, décime les populations d’oiseaux chanteurs migrateurs, et chasse de leurs terres des agriculteurs de subsistance en Afrique, Asie, Amérique Centrale et Amérique du Sud. Qu’ils s’emparaient de votre voiture en raison du réchauffement climatique, et de votre bague de fiançailles parce que les extractions minières exploitent des travailleurs, détruisent les paysages et les communautés. Imaginez que vous commenciez à perdre toutes ces parties de votre vie que vous considérez comme fondamentales. J’imagine que vous seriez assez énervés. Peut-être que vous commenceriez à haïr les enfoirés qui vous feraient ça, et peut-être que si suffisamment de gens énervés, comme vous, avaient commencé à s’organiser pour combattre ces gens qui tentent de détruire votre vie — j’imagine même que vous vous demanderiez : « mais qu’est-ce que ces gens ont contre moi de toute façon ? » — peut-être que vous enfileriez alors des robes blanches et des chapeaux bizarres, et peut-être que vous iriez jusqu’à en malmener quelques-uns, si cela vous permettait de les empêcher de détruire votre mode de vie. Ou peut-être que vous voteriez pour celui qui vous promet de rendre sa grandeur à votre vie, même sans vraiment croire en ces promesses.

L’empire US s’effondre. Les salaires réels diminuent depuis des décennies, depuis le début de la vie de la plupart de ceux qui vivent aujourd’hui aux USA. D’ailleurs, si les salaires réels ont atteint leur maximum en 1973, les derniers de ceux qui ont rejoint la force de travail à une époque de perspectives mondiales de croissance prennent leur retraite. Bien sûr, certains secteurs de l’économie se portent bien, mais qu’en est-il de ceux qui sont laissés derrière ? De ceux dont les existences ont été détruites par une économie mondialisée, par la délocalisation d’emplois vers la Chine, le Vietnam, ou le Bangladesh ?

Qu’advient-il des gens à une époque de perspectives en déclin ? Quelle est la relation entre ces attentes déclinantes et l’avènement du fascisme ?

Il y a 20 ans, un activiste de longue date m’a dit que Walmart et ses merdes en plastiques bon marché était la seule chose qui se dressait entre les USA et une révolution fasciste.

Mais les merdes en plastiques bon marché ne peuvent repousser le fascisme que pour un temps.

Il y a une différence entre les fins des précédents empires et la fin de l’empire actuel. Cette différence relève de l’effondrement écologique mondial. Les empires ont toujours été basés non seulement sur l’exploitation des pauvres mais aussi sur l’existence de nouvelles frontières. Toute économie en expansion — et tous les empires sont, par définition, des économies en expansion — doit continuer à croître pour ne pas s’effondrer. Les USA ont pu croitre parce qu’il y avait toujours une autre crête à franchir, avec une autre forêt à couper de l’autre côté, une autre rivière à endiguer, un autre banc de poisson à trouver et pêcher. Mais les forêts, les rivières et les poissons ne sont plus. Le système pyramidal sur lequel la civilisation, et plus récemment, le capitalisme, reposent, touche à sa fin.

Et plutôt que s’attaquer de manière efficace et honnête à notre problème, qui est aussi celui du monde entier, il est bien plus simple que nous nous mentions les uns aux autres, comme nous nous mentons à nous-mêmes. Pour certains — et les démocrates choisissent habituellement ce mensonge — le mensonge peut être que malgré l’évidence, le capitalisme n’est pas nécessairement nocif pour les pauvres et pour le monde naturel, que la « main invisible d’Adam Smith » peut « avoir le pouce vert », comme Bill Clinton le prétend. Nous n’aurions qu’à faire un bon capitalisme. Un autre mensonge — que préfèrent les républicains et que Trump incarne — est que les origines de notre misère ne relèvent pas du capitalisme mais des Mexicains qui « volent nos emplois » et qui ne restent pas à leur place, et des femmes qui ne restent pas à leur place, et des Africians-américains qui ne restent pas à leur place. Leur place étant, bien évidemment, à notre service. Et, bien sûr, ces maudits écologistes — qu’ils appellent parfois des « écolos-gêneurs » — qui nous empêchent d’accéder au dernier pourcent de forêts anciennes, au dernier pourcent de poissons, sont aussi à blâmer. Ce mensonge s'en prend à tout et tous ceux qui gênent les objectifs de l’Empire.

Tout ceci nous mène à la responsabilité des Démocrates dans l’élection de Trump. Jamais durant toute ma vie d'adulte — j'ai 55 ans — je n'ai vu les Démocrates ne serait-ce que prétendre représenter le peuple contre les patrons. Pendant tout ce temps, les Démocrates ont joué le rôle des bons flics contre les méchants flics représentés par les Républicains, trahissant à chaque coup leurs électeurs pour servir les patrons, dont tout le monde sait que ce sont eux qui mènent la danse. Depuis des générations les Démocrates savent et tiennent pour acquis que ceux d'entre nous qui se soucient plus de la terre, de la justice ou du bon sens que de l’augmentation du contrôle patronal ne vont pas changer de bord et se mettre à soutenir les fascistes souvent déclarés "de l'autre côté de la barricade", donc ces Démocrates ont tranquillement dérivé toujours plus vers la droite.

Le mauvais flic George Bush 1er menaça de sabrer la loi sur les espèces menacées. Une fois qu’il nous tenait, et que nous étions effrayés, le gentil flic Bill Clinton fit son apparition, qui fit bien pire que Bush à l’encontre du monde naturel, prétendant l’inverse tout en éviscérant les agences censées superviser la loi. Clinton, comme tout bon flic dans une mauvaise pièce, affirma « ressentir notre douleur » tout en nous enfonçant l’ALENA dans la gorge.

Qu’allions-nous faire? Voter pour Bod Dole ? Pas la moindre chance.

Obama fit tout un plat de sa suspension du pipeline Keystone XL tandis qu’il encourageait la construction de plusieurs autres pipelines, et qu’il autorisait le forage dans de plus en plus de régions. Il prétendit « mener une guerre contre le charbon », tout en augmentant l'extraction pour exportations de charbon.

Qu’allions-nous faire ? Voter pour Mitt Romney ?

Pendant trop longtemps le premier et souvent le seul argument que les Démocrates ont utilisé élection après élection a été « Votez pour moi. Au moins, je ne suis pas un Républicain ». Aussi terrifiant que je trouve Trump, Giuliani, Ryan, etc., cet argument des démocrates n’est pas soutenable. Trompez-moi cinq, six, sept, huit fois, peut-être qu’à la longue je finirais par ne plus me faire avoir.

Ce qu’il nous faut enfin réaliser c’est que l’arnaque du bon flic n’est elle aussi que du théâtre, et que ni les bons flics ni les mauvais flics n’ont nos intérêts à cœur.

La fonction première des Démocrates et des Républicains est de s’occuper du business. Leur fonction première n’est pas de prendre soin des communautés. Pas de prendre soin de la planète. Leur fonction première est de servir les intérêts de la classe possédante, par quoi j’entends ceux qui détiennent le capital, qui possèdent la société, les propriétaires des politiciens.

Nous avons observé, au cours des deux dernières générations, une dérive vers la droite de la politique US ; jusqu’à aujourd’hui où nos choix politiques ont été réduits à d’un côté une Républicaine modérément conservatrice se faisant passer pour une Démocrate, et de l’autre un fasciste déclaré se faisant passer pour un Républicain. Si nous définissons « la gauche » comme un minimum anticapitaliste, il n’y a pas de gauche opérationnelle dans ce pays.

Pour toutes ces raisons, l’élection de Trump n’est pas une surprise

Mais il y a une autre raison. Les USA sont culturellement, profondément et fonctionnellement un pays raciste, haïssant la femme, la nature et les pauvres, et basé sur l’exploitation des humains et des non-humains du monde entier. Pourquoi, alors, devrions-nous être surpris lorsqu’un individu incarnant ces valeurs est élu ? Il n’est pas le premier. Andrew Jackson ?

Si cet activiste avait raison il y a si longtemps, à propos des merdes en plastique bon marché de Walmart comme la seule chose qui se dresse entre nous et une révolution fasciste (et, bien sûr, ces merdes en plastiques bon marché n’ont fait que déplacer ailleurs les destructivités sociales et naturelles), il devait aussi savoir que ces merdes en plastique bon marché ne seront pas bien longtemps un rempart contre le fascisme. Elles ne peuvent que le repousser pour un temps, avant qu’il revienne en force.

Le jeu de rôle du bon flic/mauvais flic est un outil classique utilisé par les abuseurs. Faites ce que je dis, ou bien je vais vous frapper. Vendez-moi votre coton pour 50 centimes le dollar, ou je vous pends à un arbre près du dernier noir qui a refusé mon offre. Les Allemands laissèrent le choix aux juifs entre différentes couleurs de cartes d’identité, et beaucoup de juifs épuisèrent leur énergie à essayer de comprendre quelle était la meilleure couleur. Cela visait à les garder occupés tout en les persuadant qu’ils avaient une certaine part de responsabilité dans leur propre victimisation.

J’ai longtemps été inspiré par les mots de Meir Berliner, qui est mort en combattant les SS à Treblinka : « Lorsque les oppresseurs me présentent deux choix, je choisis toujours le troisième ».

Par choisir le troisième, je ne parle pas simplement du choix d’un candidat d’un tiers parti, de se percevoir comme pur et au-dessus de la mêlée tandis que le capitalisme tue la planète.

Je parle d’admettre les vérités de ce système coercitif, insoutenable, raciste, et haïssant les femmes. De reconnaitre que la fonction des politiciens dans un système capitaliste est de prétendre agir comme des êtres humains tandis qu’ils actent ce qui est bon pour le capital, qu’ils facilitent, rationalisent, mettent en place, et imposent un système socio-pathologique. De reconnaître que le capital — tout comme les fonctionnaires du capitalisme que l’on appelle “politiciens” — ne s’opposera pas au capital parce que c’est la chose juste à faire. Que ces fonctionnaires ne s’opposeront pas au capital parce qu’on leur demande gentiment. Qu’ils ne s’opposeront pas au capital parce que le capitalisme appauvrit les pauvres du monde entier. Qu’ils ne s’opposeront pas au capital parce que le capitalisme tue la planète. Qu’ils ne s’opposeront pas au capital. Point.

Le pouvoir qu’ils détiennent, et la manière dont ils l’utilisent, ne relèvent pas du dysfonctionnement. Il s’agit de ce pourquoi le capitalisme est conçu.

Ce qui nous amène à Joe Hill. Ne faites pas que vous plaindre de Trump. Ne baissez pas les bras par désespoir. Ne tombez pas dans la pensée magique qui suggère que les bons flics, s’ils n’étaient pas contraints par ces mauvais flics, feraient les choses justes ou agiraient dans votre intérêt. Ne tombez pas dans la pensée magique qui suggère que les capitalistes agiront autrement que de la manière dont ils agissent. Et ne prenez certainement pas pour acquis que d’une manière ou d’une autre, magiquement, le monde et nous-mêmes allons réchapper de cette situation, ou qu’un mouvement anticapitaliste, ou antiraciste, ou féministe, ou visant à empêcher cette culture de détruire la planète, va spontanément voir le jour. Ces mouvements n’émergent que de la lutte organisée. Et quelqu’un doit s’occuper de son organisation. Quelqu’un doit lutter. Et ce quelqu’un, c'est vous, c'est moi.

Un de mes amis, qui est médecin, me dit toujours que le premier pas vers la guérison est un diagnostic approprié. Diagnostiquez les problèmes, et vous deviendrez le remède.

Vous ferez ce qu’il faut.

Ce que je voudrais, suite à cette élection de Donald Trump, c’est que vous vous leviez et que vous œuvriez en faveur du monde que vous voulez. Ne vous lamentez pas de l’élection de Trump, organisez-vous pour résister à son règne, et pour détruire l’emprise du Parti Capitaliste sur les processus politiques, l’emprise que les capitalistes, les racistes les misogynes ont sur la planète et sur toutes nos vies.

Derrick Jensen

Original: One Does Not Hate When One Can Despise: On Donald Trump and How We Got Here

Traduit par Nicolas Casaux

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 24 janvier 2017

 

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