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La solitude des pêcheurs de Gaza dans une guerre de l'ombre

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Si la mémoire des cellules de votre cerveau est pleine de filets verts cryptés,  d'une petite barque pleine de trous sur les côtés, dans une eau peu profonde et salée, et que la peur vous tient compagnie dans le noir de vos nuits, alors vous êtes sûrement l'un des trois mille "chercheurs" de poissons dans la mer de Gaza.

S'il vous arrive un jour de vous promener dans le port de Gaza, vous trouverez des solitaires qui n'ont pas envie de parler aux autres, qui se montrent rarement aux heures du jour et peut-être ne remarquent même pas votre présence et ne répondent pas si l'on s'adresse à eux,  non pas qu'ils soient sourds ou aveugles, mais ils ont assez de problèmes comme ça. Ce sont les pêcheurs de Gaza.

La période 1967-1978 a été l'âge d'or de la pêche dans la bande de Gaza, en raison de l'espace dans lequel ils pouvaient pêcher.

Ils se sont retrouvés à faire ce métier par obligation ou par amour des filets et de la mer, ou  peut-être sous l'inspiration du Vieil homme et la mer, du merveilleux et célèbre écrivain US, Ernest Hemingway. Il y raconte comment Santiago,  le protagoniste, passe 80 jours sur son bateau sans attraper un poisson. Leur condition est peut-être similaire à celle de Santiago, à une différence près : eux ont affaire aux  "commandos" navals gâcheurs d'ambiance.

Malgré les difficultés de la pêche – comme dit le proverbe : "On n'achète pas le poisson encore en mer" – seuls quelques pêcheurs qui ont 600 barques considèrent la profession comme "fatigante" mais "passionnante", parce qu'elle se base sur la réflexion,  la planification, le calcul et l'art de la divination,  mais pas la mort, sauf en cas de mauvaise décision.

La fameux pêcheur Abdessalam El Hessy, 65 ans, qui aime les filets et la mer depuis les jours de la Naqsa (la Guerre des six-jours de 1967), résume les "six étapes" de la pêche. Le pêcheur doit bien penser à tous les détails de la nuit qu'il va passer dans sa barque, et planifier comment il va vendre ce qu'il ramassé dans son filet. Il ne va pas oublier qu'il ne doit pas dépasser les cinq miles nautiques à partir du rivage, Il doit aussi penser aux endroits poissonneux, qu'il a appris par cœur et faire attention à tous les dangers. Et enfin, il doit prendre la bonne décision pour ne pas attraper que des algues ou prendre des balles explosives qui détruiraient son moteur japonais "Yamaha" acheté à six mille dollars.

Abdessalam El Hessy

Ces secrets de la pêche dévoilés par Abdessalam, ses collègues interviewés par votre serviteur ne les connaissent pas. Eux croient que la pêche dépend des saisons – printemps, automne – et d'une brigade militaire israélienne à bord d'une vedette gris acier, embusquée à la hauteur du cinquième mille nautique, les attendant pour les intercepter, les contrôler, ou exploser leur moteur ou leur intimer par haut-parleurs "Tzerok b Yom" ("Jette ta journée") autrement dit, de rejeter à la mer toutes leurs prises, juste pour le plaisir.

Dans le temps, les pêcheurs pêchaient jusqu'à 60 tonnes de poisson par jour. Après la signature des Accords d'Oslo, Israël a progressivement réduit la zone de pêche, qui est aujourd'hui en-deçà de 6 miles.

Dès que le pêcheur met sa barque à l'eau tous les soirs et choisit un emplacement qu'il connaît bien, allumant ses projecteurs pour attirer les poissons, se préparant à de longues heures d'attente solitaire dans le silence de la nuit, cette quiétude est seulement troublée par les tirs de balles venant des navires gris acier, juste pour l'emmerder. Abdessalam dit : "Ils font des concours à qui arrivera à détruire ton moteur par une balle mortelle. Ils savent très bien que c'est le bien le plus précieux d'un  pêcheur. Et ils maudissent ta mère en arabe et en hébreu".

Une question m'est venue à l'esprit quand j'ai rencontré  ces jeunes aventuriers  rassemblés près de la tente de deuil érigée pour le pêcheur Ahmed Mohamed Hessy, dont la barque a été coupée en deux par un navire en acier israélien : "Que leur arrive-t-il s'ils ne ramènent rien dans leurs filets  après tout ce drame?"  "On ne joue pas avec la mer", répond le pêcheur Omar Salah, titulaire d'un diplôme en littérature de l'Université du Caire : " Je n'arrive jamais à mon lieu de pêche sans citer ce vers de la Lamiyat  Al Ajm, du poète Attoughrai : Je rafraîchis mon âme dans l'attente de l'espoir...Que la vie est étriquée sans un espace d'espérance '".

La tente de deuil pour le pêcheur martyr Mohammed Hessy

Le pêcheur Omar Salah

Les barques de pêche, cibles de l'occupant

Cette cinquante années écoulées n'ont pas fait d'Omar un homme riche : les gens croient que ceux qui vivent du commerce de ces produits frais ne mangent eux-mêmes que du poisson, parce qu'il coûte cher et qu'il est très rare qu'on vous invite à déguster un plat de poisson succulent,  qui coûte entre 35 et 50 $.

Ahmed Hessy

Le pêcheUr Ahmed Hessy, 66 ans, a vécu une nuit inoubliable  dans l'obscurité de la mer avec les pirates des navires ennemis à l'automne 2012. Il était en compagnie de cinq jeunes pêcheurs, la montre indiquait 2 heures du matin, leurs filets n'avaient pas encore bougé, et il régnait un calme mortel. Soudain, un cri en hébreu a retenti  : "Takhbita Manokh" ( "Éteignez le moteur") et une trentaine de soldats cagoulés et armés ont abordé furtivement la barque. Leurs armes étaient équipées de lasers braqués sur les yeux des pêcheurs, morts de peur. Un officier s'est avancé et a montré la photo d'un pêcheur assassiné précédemment : "C'est qui ?". Omar a répondu : "C'est un martyr". Il a dit : "C'est juste un mort". Omar a insisté : "C'est un martyr". L'officier a rétorqué, cette fois en arabe :"Ne dis plus martyr devant moi". Ils leur ont alors bandé les yeux.

L'officier a ordonné à ses soldats de mener la barque vers le 40ème degré. " Je savais que ça voulait dire une rotation vers le port d'Isdud ("Ashdod"), au nord", dit Ahmed.

Une fois que la barque piratée est arrivée au centre de détention dans le port d'Isdud, ils ont obligé les jeunes pêcheurs à descendre  pour voir l'officier des services de renseignement qui les a accueillis en criant : «"Goy goy lakha Ahmed" (Tu vas voir ce que tu vas voir, Ahmed), "ton dossier est plein de noir". Ahmed : " Je connais leurs méthodes et je lui ai répondu calmement : "C'est toute ta vie qui est noire". Il a rigolé et il a compris que je connaissais leurs jeux psychologiques. Tout ça, c'était pour accuser Ahmed et son équipe d'une tentative de vol d'une barque qui avait été coulée la veille par la marine israélienne, car considérée comme  objet suspect. Ils ont été libérés plus tard, alors que les deux barques ont été confisquées pendant 100 jours.

Il raconte avoir passé plus d'un demi-siècle de jours ouvrables en mer, depuis le  jour où sont partis les Égyptiens (1967), qui préféraient  venir pêcher le long des moins de 40 km de plages gazaouies que le long de leurs 2000 km de plages sur les deux mers, la Blanche (Méditerranée)  et la Rouge, sous prétexte que la mer de Gaza était plus poissonneuse. C'était dans les années 1960, quand les barques pouvaient atteindre six fois la distance actuelle de 6 milles.  

Mohamed Annajar

Malgré les perspectives d'enrichissement de cette activité, Mohamed Annajjar, 42 ans, ne trouve pas plus de bonheur que dans le ravaudage des filets et l'attente de sa pêche, "même si ça ne ramène qu'une paire de sardines".  "Partager en famille un petit poisson que tu as pêché toi-même, en écoutant la chanson d'Abou Arab, Haddi ya bahr, c'est meilleur  qu'un plein cageot que tu achètes". Mais ses fils Raed et Omar, 18 ans, ne se sentent pas obligés de se convertir à la foi de leur père. "On ne va pas dépenser notre vie à attendre ce que ces petits trous (les mailles de filets) vont décider pour nous". 

Omar Ennajar

Raed Annajar

Il y a environ 3000 pêcheurs à Gaza

Les moteurs Yamaha, première cible des forces d'occupation

Ahmed Alkabariti أحمد الكباريتي

Original: الصيادون في غزة.. عُزلة وحربٌ في الظلمات

Traduit par  Rim Ben Fraj ريم بن فرج  -  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 24 janvier 2017


 

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