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Macron, face aux conséquences de ses actes…

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aut_2108BisEmmanuel Macron a mangé son pain blanc. Il l’a mangé vite, en jeune homme pressé. Mais il est, aujourd’hui, confronté aux conséquences de ses décisions et de ses actions. La déliquescence du groupe parlementaire de La République en Marche, son propre parti, est devenue évidente aux yeux de tous. Les « couacs » parlementaires se multiplient. Les dysfonctionnements répétés qui affectent son propre gouvernement commencent à être sur la place publique.

Il a perdu le capital de confiance qu’il pouvait avoir dans les grandes administrations, et en particulier dans celles qui représentent la force de l’État, la police et l’armée. Il ne s’est attaqué, que ce soit en actes ou en paroles, à aucun des grands problèmes qui taraudent aujourd’hui notre pays, et pourtant – ou peut-être à cause de cela – il voit sa popularité fondre à vue d’œil.

Il s’est aussi aliéné nombre de ses anciens soutiens, qu’il s’agisse de soutiens dans le cadre national ou à l’international. Il verse désormais dans une démagogie antiparlementariste rampante, avec une loi de « moralisation » de la vie politique à la fois inefficace, injuste, et ne réglant aucun des problèmes auxquels elle prétendait s’attaquer. Il doit se préparer à une crise sociale, dont nul ne peut aujourd’hui prévoir l’ampleur ou la durée dès cet automne, et ce dans une situation où la légitimité même de son pouvoir sera mise en cause.

Erreur de communication ou hypothèses hasardeuses ?

Cette situation peut s’analyser superficiellement comme le produit de la politique réduite à la communication. Comme tout raccourci, ce dernier contient sa vérité. La communication l’a bien souvent, et trop souvent, emporté sur la substance. On l’a vu dans la contradiction entre son projet, libéral, et la nationalisation des chantiers navals STX. On l’a vu, aussi, justement dans les palinodies auxquelles le vote de la loi de « moralisation » de la vie politique a données lieu.

Mais, ce n’est qu’un raccourci. Emmanuel Macron, en réalité, bute sur les hypothèses mêmes de son projet politique. Une de ces hypothèses est qu’un pays peut se diriger comme une entreprise. Une autre hypothèse est qu’il suffit d’avoir un chef intelligent (moi, a dû penser Emmanuel Macron) et des médias complaisants, et que pour le reste on pouvait puiser dans la « société civile » pour faire des députés, et un parti politique. Bref, que, en un sens, Lénine, oui ce dangereux révolutionnaire qui a écrit en 1917 L’État et la Révolution, n’avait pas tort. Qu’une cuisinière peut s’occuper de l’État, à la condition – faut quand même pas exagérer – d’avoir la ligne juste et d’être bien encadrée. Le problème est que ces hypothèses se sont révélées fausses. Il y a encore d’autres hypothèses, mais elles sont moins importantes dans le chaos actuel, comme celle d’une nécessaire union avec l’Allemagne, ou celle de la primauté absolue des institutions européennes. Ces hypothèses ont des conséquences importantes sur la politique. Mais, elles ne jouent pas le rôle moteur dans la déconfiture actuelle du gouvernement.

La politique et le fantasme de la démocratie directe

Commençons par la première. On le sait, le fantasme de la démocratie directe est très fort. Il s’appuie, et non sans quelques bonnes raisons, sur la décomposition d’une élite politique que l’on connaît depuis maintenant près de vingt ans. Mais, ce n’est – hélas – pas parce que une élite a failli que l’on peut la remplacer par des gens sans expérience de la politique et des principes de l’organisation.

La politique, au niveau d’un député ou d’un maire, ce n’est pas simplement prendre des décisions. C’est aussi savoir naviguer dans la complexité des règlements de toute sorte. C’est aussi savoir mesurer que tout n’est pas possible instantanément, qu’il faut faire des priorités, qu’il faut aussi les faire accepter par les autres. Bref, que la politique c’est aussi l’art du compromis. Le problème est que, bien souvent, la ligne qui sépare le compromis de la compromission n’est visible que quand on est confronté aux conséquences de ses actions.

Pour user d’un langage plus châtié, la politique aujourd’hui n’est plus celle que l’on faisait sur l’Agora d’Athènes ou sur le Forum de Rome il y a plus de 20 siècles. D’ailleurs, dès le passage à l’Empire, Rome s’était dotée de bureaux et de fonctionnaires qui faisaient que le pouvoir de l’Empereur n’était que rarement celui d’un homme seul. La société s’est immensément complexifiée ; les États se sont aussi complexifiés, et se sont dotés, peu à peu, d’administrations étendues et ramifiées. La politique consiste aussi à savoir utiliser ces administrations sans en devenir l’otage. Et c’est pourquoi la politique s’est professionnalisée. Alors, bien entendu, il n’est sans doute pas sain que l’on ne fasse que de la politique durant toute sa vie. Il est même carrément malsain que l’on ne vive que de cela, car – à ce moment-là – le besoin de pouvoir continuer à jouir des moyens de la politique l’emportera sur toutes les convictions.

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Mais, la professionnalisation de la vie politique est une évidence ; elle implique une période de formation et surtout l’équivalent du cursus honorum de la Rome républicaine. Le fait justement de faire ses premières armes au niveau municipal avant de pouvoir accéder à la députation, voire plus haut. Aussi, vouloir limiter le nombre de mandats successifs exercés par quiconque n’est pas nécessairement une bonne idée. Et c’est là où se révèle l’erreur de la fameuse loi dite de « moralisation de la vie politique », loi qui ne moralise rien du tout et qui, bien au contraire, établit de nouvelles normes en matière d’hypocrisie ; on interdit ainsi aux conjoints des députés ou à leurs enfants de travailler pour eux, mais on laisse le champ libre aux maitresses et aux amants, aux filles et au fils de copains ou d’obligés.

 

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"Je veux que la France soit une nation start-up. Une nation qui pense et agit comme une start-up" (Macron, 15 juin 2017, annonçant 10 milliards d'investissements dans "l'innovation")

L’État n’est pas une entreprise

Ce qui nous ramène à l’autre erreur fondamentale : penser que l’on peut diriger un pays comme une entreprise. Cette erreur ici s’aggrave de l’indétermination du terme « entreprise ». Car, de quelle entreprise s’agit-il ? Est-il ici question de la petite entreprise en nom personnel, de la start-up qui fait beaucoup fantasmer, mais dont on oublie un peu vite les taux de mortalité, ou de la très grande entreprise internationale ? De même, quand on parle d’une entreprise, il faudrait commencer par préciser son secteur d’activité. Une banque – qui est une entreprise – ne se gère pas comme une entreprise industrielle, qui elle-même n’obéit pas aux même règles qu’une entreprise du commerce. On pourrait ici multiplier les exemples. D’ailleurs, il est frappant que ceux qui prétendent qu’un pays pourrait se gérer comme une entreprise sont bien incapable de donner une définition précise de l’entreprise. De l’esprit d’entreprise, peut-être. Mais la diversité même des types d’entreprises défie tout effort de définition.

Alors, me dira-t-on, on peut quand même définir une entreprise par la règle se subordination (oui, l’entreprise n’est pas un lieu de démocratie) et par la règle de concurrence. Mais, c’est oublier que la coopération a aussi un rôle important à jouer dans le fonctionnement des entreprises, que cette coopération se fasse au niveau de l’atelier ou à des niveaux supérieurs, qu’elle soit implicite ou qu’elle suive les chemins de la coopération explicite, par l’accord et le compromis. Surtout, c’est oublier que pour qu’une entreprise fonctionne, il faut qu’elle résolve un problème de légitimité, que se soit en interne ou en externe, et que ce problème de légitimité ne peut être résolu que parce qu’existent des règles qui sont imposées aux entreprises, et imposées par l’État. C’est là l’une des raisons les plus fondamentales pour laquelle on ne peut – et on ne doit – pas confondre l’entreprise et l’État, et ce même si de très grandes entreprises sont capables d’arracher aux États des pans entiers de leurs fonctions. Cette usurpation n’est jamais pleinement fonctionnelle.

Les règles du pouvoir

Vouloir donc diriger un État, c’est d’abord et avant tout comprendre que l’on est en présence d’une forme d’organisation qui est qualitativement différente de celle des entreprises, et que cette forme qualitativement différente implique des compétences qui ne s’acquièrent pas en quelques semaines, voire en quelques mois.

Emmanuel Macron a construit son projet sur deux hypothèses qui s’avèrent erronées. Il en paye le prix aujourd’hui. Sa seule chance d’enrayer la spirale destructrice dans laquelle il s’est mis serait de reconnaître ses erreurs. Mais, s’il avait le courage de le faire – car il faut du courage pour reconnaître que l’on a fait fausse route, l’entêtement étant toujours la voie la plus facile – il détruirait les bases de sa construction politique, qui sont justement liées à ces erreurs. On ne construit pas un projet politique sur un rêve sans conséquences.

Il est donc bien plus probable qu’il choisisse la voie de l’entêtement, du raidissement autoritaire. Nous le verrons, probablement, avec les troubles et les conflits sociaux de cet automne et de cet hiver. Mais, cela le confrontera immanquablement – à un moment ou à un autre – à la perte de légitimité et de crédibilité qu’il subit déjà dans les deux administrations dont il aura alors le plus besoin : la police et l’armée. Et, à ce moment-là, le Président, ce monarque républicain, sera nu…

 

 

Jacques Sapir Жак Сапир

Source :Tlaxcala, le 9 août 2017

Traductions disponibles : Português 


 
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